Homélies

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17.02.2018
Titre : 1er dimanche de Carême
Auteur : Père Bernard Heudré


Notre Père

Avant les mots, le silence ; avant l’action, la prière. N’est-ce-pas ce que nous aurions d’abord à retenir de l’Evangile que nous venons d’entendre ? Pour éclairer ce carême que nous commençons, pour éclairer notre marche vers Pâques, regardons et méditons ce que vit Jésus au tout début de son ministère public. Il va au désert pour y vivre comme une retraite de préparation à sa mission.
Il y est poussé par l’Esprit. N’allons pas croire qu’il y va pour vivre quarante jours bien tranquille, à l’écart de tout ce qui fait la vie du monde, de tout ce qui fait notre vie personnelle. Jésus, comme à d’autres moments de sa vie, se voit confronté à Satan. Comme nous, il connaît ce déchirement intérieur où se vit le combat du bien et du mal.
Mais ce combat, il ne le vit pas seul. Il n’a pas oublié l’expérience vécue au jour de son baptême qui vient d’avoir lieu. Il va méditer la parole qu’il a alors entendue : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie ».
Quelle force cette parole lui donne pour vivre sa mission ! Il sait qu’il fait la joie de son Père. Savoir que l’on fait la joie de quelqu’un, que l’on fait la joie des autres, n’est-ce-pas profondément réconfortant ? Je suis persuadé que des enfants ne peuvent pas entendre une parole plus belle de leurs parents : « Tu fais ma joie ».
C’est la raison pour laquelle Jésus, en Fils qui se sait aimé, ne cessera jusqu’à son dernier souffle d’approfondir sa relation avec le Père. Et si nous profitions de ce temps du Carême pour vivre la même expérience que lui ! Et qu’au jour de Pâques, nous entendions le Père nous  dire : « En toi, je trouve ma joie ».
C’est dans sa relation au Père que Jésus a puisé les mots de la prière qu’il a donnée à ses disciples qui ne savaient pas prier, qu’il nous donne à nous qui, aussi, avons du mal à prier. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons méditer pas à pas, chaque dimanche de ce Carême, les mots de la prière du Notre Père.
Le premier mot de cette prière que Jésus nous enseigne est « Père ». « Père », est-ce-que ce mot n’est pas aujourd’hui un peu malmené dans notre culture occidentale ? De la figure du père autoritaire, on est passé à celle de son absence, et des projets de loi comme celle concernant la procréation médicalement assistée ne peuvent manquer de nous interroger. Nous savons combien l’absence de la figure paternelle dans la vie des enfants et des adolescents peut provoquer des lacunes et des blessures qui s’avèrent souvent très graves.
C’est la raison pour laquelle j’ai beaucoup aimé les premiers mots du pape François dans sa belle méditation sur le Notre Père récemment publiée : « Le Notre Père me donne de la sécurité ! Je commencerai par cela : il me donne de la sécurité, je ne me sens pas déraciné, je ne me sens pas orphelin. J’ai un père, un papa qui m’apporte l’histoire, qui me fait voir la racine, qui me protège, me fait aller de l’avant, et aussi un papa devant lequel j’ai le sentiment d’être encore un enfant… »
Dire « Père » à Dieu, qu’est-ce-que cela peut bien vouloir dire pour notre vie quotidienne ? Cela veut dire que nous ne sommes pas orphelins, livrés aux conditionnements et aux pulsions de ce monde. Si toutes les autres créatures aiment le Père impersonnellement, par leur existence même, nous les hommes, nous pouvons l’aimer personnellement, de sorte que chacun de nous, par ce lien personnel qu’il a avec le Père, est plus noble et plus grand que le monde entier.
Mais si nous pouvons appeler Dieu « Père », c’est uniquement grâce au Christ. Par notre baptême qui, comme vient de nous le rappeler l’apôtre Pierre, nous « sauve par la résurrection de Jésus Christ », nous sommes arrachés à la fausse paternité de celui que Jésus appelle « le père du mensonge », Satan, et ainsi rendus à notre dignité de fils de Dieu.
Ce Père est « notre Père » et non pas « mon Père ». Dieu est le Père de tous, et c’est la raison pour laquelle nous devons apprendre à déceler le mystère de Dieu sur chaque visage humain. L’horreur vécue au siècle dernier et encore trop souvent aujourd’hui consiste en cela que l’homme a voulu s’arroger un pouvoir absolu sur l’homme. Apprenons à ne plus dominer, apprenons à ne plus mépriser. « Il n’y a pas d’autre vertu que de ne pas mépriser » disait un Père du désert. L’autre est visage, tout entier visage. Et devant un visage, je n’ai aucun pouvoir, sinon celui de m’incliner.
« Notre père qui es aux cieux ». Bien sûr, il ne s’agit pas d’assigner Dieu à résidence, dans un lieu quelconque, mais au contraire de signifier qu’il ne se laisse pas enfermer dans ce monde, dans notre monde à nous. Dieu ne nous appartient pas. Comme Jésus nous l’apprend au désert, seul le silence permet la visitation du Père qui est aux cieux. Il nous permet d’orienter notre regard, de donner à notre vie une direction qui dépasse la terre. Il faut savoir s’arrêter et écouter le silence. C’est pour moi une urgence absolue dans la cacophonie de notre monde. Savoir faire comme une retraite dans le calme de la maison, dans une forêt, face à la mer, face à une œuvre d’art, ou dans le silence habité d’une église.
Face à tant de sollicitations à nous disperser, il faut rejoindre le centre de nous-mêmes, éveiller en nous les forces du cœur profond, non pour fuir le monde et les hommes, mais pour les découvrir dans leur vérité profonde, cette vérité qui est comme la marque de Dieu.
Que chaque jour de ce Carême nous permette de dire avec un accent plus personnel, plus engagé, ce Notre Père sans cesse à découvrir !
Mais attention, n’en faisons pas une prière machiste. Si Dieu est « père », il est tout autant « mère ». Toute la Bible nous rappelle qu’il y a en Dieu une telle plénitude de vie que lui sont donnés les noms de père et de mère. Pour exprimer la tendresse de Dieu, le mot qui la désigne est celui des entrailles maternelles. C’est ainsi que le prophète Isaïe écrit que Dieu nous réconforte et nous console comme une mère (Is 66, 13).
Nous n’aurons jamais trop de mots pour dire la plénitude de Dieu dont la seule toute puissance est celle de l’amour. Que cette conviction anime notre Carême ! Le « convertissez-vous » qui est l’un des premiers mots de la Bonne Nouvelle de Jésus est une invitation à nous tourner vers le Père, à nous jeter dans ses bras comme dans les bras d’un père et d’une mère.


22.01.2018
Titre : 3e dimanche du temps ordinaire
Auteur : Francklin Gracia, diacre


Si nous sommes tous appelés à être saints, le chemin de la foi et de la conversion nous est indispensable. Les textes de la Parole de Dieu aujourd’hui en ont un accent particulier. Ainsi, je vous invite frères et sœurs à travers l’évangile à être attentifs aux trois attitudes de Jésus au début de sa prédication que nous présente saint Marc : il sort, il voit et il appelle.

D’abord sortir c'est-à-dire se mettre chemin. Jésus se met en chemin pour annoncer la Bonne Nouvelle. Il n’est pas toujours facile de sortir surtout quand certaines conditions ne le permettent pas. Nous préférons rester chez nous en sécurité. Ce qui est normal. Quand on sort, il y a beaucoup de risques mais rappelons-nous cette belle phrase et qui est en même temps déroutante « une vie sans risque c’est une vie risquée ». Les véritables rencontres se font non pas en restant derrière nos écrans, derrière nos bureaux ou dans nos sacristies mais c’est en sortant. C’est en sortant pour aller rencontrer l’autre là où il est, dans ce qui fait sa vie, avec son histoire et non à travers des pensées toutes faites. Malgré l’arrestation de Jean, Jésus est déterminé pour annoncer la Bonne Nouvelle. Il sort et le cœur de son message « convertissez-vous et croyez à l’Évangile ». Ce message est à la fois simple et exigeant. C’est chaque jour que nous avons besoin de nous convertir c'est-à-dire nous avons besoin de nous laisser transformer de l’intérieur, de nous laisser saisir par l’amour de Dieu qui nous cherche toujours. Convertir c’est tourner son cœur vers Dieu. C’est prendre la ferme résolution à l’instar du peuple de Ninive de nous détourner de tout ce qui nous empêche d’être vraiment ce que nous sommes : les enfants bien aimés de Dieu. Dieu ne se fatigue jamais de nous pardonner et de nous aimer. N’ayons pas peur de nous tourner vers lui chaque jour puisque ses bras sont grands ouverts pour nous accueillir. C’est cette expérience que nous faisons d’une manière particulière quand nous allons nous confesser : nous demandons pardon à Dieu pour nos péchés en faisant des efforts pour avancer et Dieu par la personne du prêtre nous pardonne. À chaque fois que nous accueillons le pardon de Dieu, nous vivons en lui une nouvelle naissance.

« Il voit » Pour mieux annoncer l’Évangile, il faut d’abord avoir rencontré celui qui est lui-même cette parole vivante. On ne peut pas annoncer Jésus si on ne l’a pas d’abord rencontré. Mais en même temps, cela implique que comme Jésus nous prenons le temps de voir, de poser un regard d’amour et fraternel. Il s’agit bien sûr de voir avec la vue mais aussi et surtout avec les yeux du cœur, les yeux mêmes de Jésus qui nous transforment. Il nous est dit dans l’évangile que Jésus, passant le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André en train de jeter les filets dans la mer. Ces deux personnes qui vont devenir plus tard des disciples ne sont ni dans le temple ni dans la synagogue. Ils sont dans leur métier, ce fait qui fait leur quotidien : la pêche. Et c’est là que Jésus les voit. Voir quelqu’un ou poser son regard sur lui, c’est s’intéresser à lui. C’est lui dire qu’il est quelqu’un c'est-à-dire on ne le confond pas avec ce qu’il fait. Que pouvons-nous voir aujourd’hui ? Il s’agit de nous laisser interpeller par la faim et la soif de gens de notre temps. Ceux qui ont faim et soif de sens, de paix, d’amour et d’infini. Soyons-y attentifs. Écoutez, écoutez le cœur de tous ceux qui crient et qui nous disent « chrétiens, vous qui avez rencontré le Christ ; vous qui vivez dans l’espérance, montrez-nous ce chemin ».

Les chrétiens sont ceux qui se mettent à l’école du Christ pour vivre de sa parole et de sa vie. C’est pourquoi chacun de nous n’est pas seulement un disciple mais un disciple-missionnaire, c'est-à-dire celui qui écoute et annonce le Christ en donnant un témoignage crédible. Pour cela, comme nous y invite le pape François, il nous faut quitter notre canapé pour aller à la rencontre de l’autre. Oui sortir pour aller rencontrer l’autre en lui annonçant la Bonne Nouvelle du salut et c’est Jésus qui est le cœur de cette bonne nouvelle. Voir c'est-à-dire poser un regard d’amour sur tous ceux que nous pouvons rencontrer, l’aimer tel qu’il est avec le regard même du Christ. Voir la personne dans sa pauvreté surtout ceux qui vivent une pauvreté existentielle mais aussi dans ce qui fait richesse. Osons les regarder comme Jésus.

La troisième étape c’est que Jésus appelle. Nous pouvons être surpris de ceux qu’il appelle. Il n’appelle pas parmi les grands de son époque mais de simples pêcheurs à qui il va faire de grandes exigences : « je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Il ne leur a pas promis quelque chose pour eux-mêmes mais pour les autres. Quand le Seigneur vient à nous et nous appelle, il nous invite à tourner la page. C’est ce qu’il fait avec les premiers appelés : ils passent de pêcheurs de poissons au pêcheur d’hommes. Ils deviennent autrement le même. Aujourd’hui encore, beaucoup d’hommes et de femmes qui rencontrent le Christ, découvrent cette conversion dans leur vie. Et pour cela, je pourrais laisser la parole à des personnes qui ont rencontré Jésus dans leur vie et qui frappe à la porte de l’Église pour demander de les accompagner vers les sacrements. Nous avons besoin, frères et sœurs, de nous laisser évangéliser par ces personnes. Nous pouvons penser à des personnes qui ont dû quitter leur pays seulement parce qu’elles sont des chrétiens. Oui, celui qui rencontre Jésus n’est plus le même qu’avant. Je me permets de reprendre une phrase qui a été dite par un membre de notre paroisse (peut-être cette personne est ici dans l’assemblée) au moment où Mgr d’Ornellas faisait sa visite pastorale en novembre 2014 : une série de questions ont été soumises à la communauté pour mieux nourrir l’échange avec l’évêque. À un moment, une personne raconte son expérience avec le Seigneur puis elle ajoute « je sais que je ne suis pas seul, je suis en covoiturage avec l’Esprit Saint ». Le Christ est toujours avec tous ceux qui se laissent rencontrer par lui. Je souhaite à chacun de vous d’être en covoiturage avec celui qui nous donne sa vie et qui ne cesse de nous guider.

Frères et sœurs, n'ayons pas peur de tourner la page. Ne vous laissez pas stopper par les différents soucis de la vie qui ont tendance à nous tirer vers le bas. Personne ne peut être condamné à rester constamment dans une situation complexe et douloureuse. Nous pouvons remarquer que les disciples, ayant tout laissé, ils suivent Jésus. Ils se déracinent pour mieux s’enraciner. La conversion que nous avons à vivre à chaque jour c’est aussi à accepter que le Seigneur fasse du neuf dans notre vie, c'est-à-dire d’accepter que les pages qui nous empêchent de vivre en communion avec lui et qui nous empêchent de nous réaliser, les pages de nos péchés, de nos soucis, soient tournées. De toute façon, nous avons toujours quelque chose à quitter. « Que ferait Jésus à ma place ? », voilà une question qui peut nous aider à discerner quand nous avons besoin de nous convertir. Demandons au Seigneur de nous aider à le suivre chaque jour pour que nous nous convertissions. Puisque Jésus sort, voit et appelle. Nous aussi, sortons pour rencontrer, voyons pour agir et témoignons de notre appel pour aider les autres à découvrir leurs appels en sachant que notre plus grand appel est celui d’être saints.

Francklin Gracia, spsj
Diacre


03.01.2018
Titre : 4ème dimanche de l’Avent - 24 déc.
Auteur : Père Bernard Heudré


Des annonces, nous en sommes envahis. Elles se faufilent partout, sur les médias, par les réseaux sociaux démultipliés grâce à internet. Des annonces où tout se mélange, depuis la publicité jusqu’aux drames qui menacent tant d’existences humaines. Devant ce foisonnement, est-ce-que nous ne risquons pas de ne plus y apporter suffisamment d’attention, de ne pas mettre les priorités nécessaires, de nous disperser ou de nous renfermer sur nos petits bonheurs au jour le jour ?
Mais comme la langue française est bien faite, il y a un autre mot qui suppose aussi un message mais d’une toute autre dimension, celui d’annonciation et plutôt réservé au langage religieux. Toute la Bible d’ailleurs est traversée d’annonciations, qu’elles soient délivrées par les prophètes ou par l’ange du Seigneur. Par-delà leur diversité, il y a un point commun, mieux un but commun, révéler les projets de Dieu et leur réalisation.
A ne retenir que les textes proposés aujourd’hui par la liturgie de cette veille de Noël, trois annonciations nous sont faites.
D’abord, celle de David. Après s’être installé dans son palais, il se dit qu’il faudrait quand même autre chose qu’une toile de tente pour abriter l’arche qui rappelle au peuple d’Israël son acte fondateur : l’Alliance scellée entre Dieu et lui. Il rêve d’un temple magnifique, mais Dieu lui fait savoir par son prophète Nathan que les choses se passeront autrement. En effet, considérant les nombreux écarts de David, Dieu lui fait comprendre qu’une maison peuplée d’hommes fidèles et justes l’intéresse davantage qu’une maison de pierres belles et précieuses.
Aussi belles soit l’église qui nous abrite en ce moment, la beauté par excellence se réalise par la présence de chacun de vous. Et je vais vous faire un aveu : je vous trouve beaucoup plus beaux que tous ces visages affairés courant des marchés de Noël aux magasins qui cherchent à flatter l’attention.
Au terme du message du prophète, il est d’ailleurs dit en ce sens : « Le Seigneur t’annonce qu’il te fera lui-même une maison. » Et cette maison n’est autre que la descendance de David de laquelle se détache quelqu’un ainsi qu’il est rappelé au tout premier verset du Nouveau Testament dans l’Évangile de Matthieu : « Livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham ».
Paul, à la fin de sa lettre aux Romains, nous invite à laisser naître Dieu en nos cœurs par Jésus Christ. Il annonce en effet que le mystère du Christ est maintenant « porté à la connaissance de toutes les nations ». Oui, Dieu veut habiter le cœur de chaque homme comme il a voulu habiter en Marie par son Fils.
Nous sommes là au centre du message que nous appelons « annonciation », à condition de le bien comprendre. C’est vrai cette annonciation est faite à Marie, mais la pointe du récit porte sur l’annonce de la naissance du Fils de Dieu : « Tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus ».
Le voici enfin le vrai Temple que Dieu attendait, celle que dans une invocation des Litanies à la Vierge nous appelons précisément : « Arche d’Alliance ».
Mais comment Marie a-t-elle pu être appelée à cette mission ? La réponse nous la trouvons dans la salutation que l’ange lui a faite : « Je te salue, Comblée-de-grâce ». Dans la traduction liturgique « Comblée » est écrit avec une majuscule et des tirets sont placés entre les trois mots comme pour nous dire que nous avons là la vraie carte d’identité de Marie.
Bien sûr, on peut comprendre que Marie se demande ce que veut dire cette salutation.
Eh bien ! ce serait tout à fait opportun que nous nous le demandions aussi, pour éclairer la dernière étape de notre temps de l’Avent. « Que tout ravin soit comblé », avait proclamé Isaïe pour préparer les chemins du Seigneur.
Si Marie a pu être « comblée-de-grâce », c’est qu’il y avait en elle, comme en creux, une attente confiante et pleine d’espérance. Son humilité souligne qu’elle est vide de toute prétention, mais disponible pour tout don de Dieu.
Dieu ne peut venir que dans un cœur où il y a de la place, un cœur concave, pour prendre une image géométrique, et non un cœur convexe, rempli de lui-même, où rien ne peut être accueilli.
Mais cette salutation de l’ange, Dieu veut aussi la faire à chacun de nous pour que nous soyons à la hauteur de notre mission de baptisés. N’allons pas croire qu’elle soit si différente que cela de celle de Marie ! A nous aussi il est demandé de porter et de mettre au monde un enfant, l’enfant de Dieu que je suis depuis mon baptême, depuis ce jour où l’Esprit est venu se poser sur moi.
Noël, c’est une fête certes, mais c’est aussi et surtout une mission pour que vienne le Jésus dont l’Église et le monde ont besoin. Ne l’oublions pas, c’est par nous, aujourd’hui, qu’est présent le Christ Sauveur ; par nous, il continue de se faire homme quand nous lui offrons notre cœur, nos mains, notre intelligence, nos compétences humaines.
Puissions-nous dire comme Marie : « Que tout se passe pour moi selon ta parole ! »


03.01.2018
Titre : Épiphanie du Seigneur - 7/1/18
Auteur : Père Bernard Heudré


Passer le seuil d’une année nouvelle nous invite toujours à regarder vers l’avenir. C’est le sens des vœux que nous échangeons entre nous. Certes, nous ne sommes pas sans savoir que tout ne sera pas parfait, qu’il y aura, comme toujours, un mélange de lumière et d’ombres, de joies mais aussi d’inquiétudes, voire de peines.
Pourtant, la confiance ne peut nous abandonner, surtout lorsque nous acceptons de laisser habiter en nous l’espérance par excellence qu’est notre Dieu, venu par son Fils partager le plus profond de notre vie. Et de ce côté-là, le cœur de Dieu est, heureusement, plus large que le nôtre. La liturgie de cette fête de l’Épiphanie* vient nous le rappeler avec bonheur.
Avez-vous remarqué le nombre de verbes au futur dans le passage du livre d’Isaïe entendu en première lecture ? Le peuple d’Israël avait été jeté sur les routes de l’exil à Babylone, mais voici que le prophète invite à la confiance : « Lève les yeux alentour, et regarde … ». Comment ne pas penser aux chrétiens qui osent le retour chez eux, en Syrie ou en Irak ? Tout est à reconstruire, les moyens manquent et l’accueil de ceux qui ont échappé à l’exil est parfois mitigé. Mais, nous en avons tous fait l’expérience, c’est de nuit que l’on discerne et apprécie la lumière, aussi fragile soit-elle.
Le prophète promet un avenir à Jérusalem : « Tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera » Le prophète se prend à rêver, et vous le savez, celui qui ne rêve pas se laisse éteindre à petit feu. Dieu merci, il n’y a pas que les enfants à rêver et l’un des vœux que je forme pour vous, c’est, qu’au cours de 2018, vous ayez tous votre dose de rêve.
Ne l’oublions pas, le rêve d’Isaïe trouve sa réalisation avec Jésus, et les mages, ces étrangers, en sont les annonciateurs. Aucun doute, un avenir radieux est promis à la ville. Même les tribus ennemies de Madiane et d’Epha, qui avaient pillé Jérusalem, sont attirées à elle par la gloire du Seigneur. Quelle est belle cette vision du prophète annonçant l’arrivée de toutes les nations.
C’est bien ce que réalise l’Église dans son histoire récente. Alors que jusqu’au XIXe siècle, elle se concentrait sur l’Europe, ses frontières vont exploser et nous avons assisté tout au long du siècle dernier à une mondialisation de l’Église, dont l’élection d’un pape sud-américain est l’illustration.
Mais ce grand mouvement, tellement riche de promesses, est au cœur de l’Évangile de cette fête de l’Épiphanie. Prenons le temps de le regarder et d’en discerner le sens profond aux premières pages de l’Évangile de Matthieu.
Vous vous rappelez peut-être que cet Évangile s’ouvre sur la généalogie de Jésus, « fils de David, fils d’Abraham ». Jésus s’inscrit, comme nous, dans une généalogie, dans une histoire. Jusqu’à son dernier souffle, il sera pleinement juif. N’a-t-il pas célébré la pâque juive quelques heures avant sa mort ?
Mais aussitôt, l’Évangile de Matthieu ouvre grand les portes. Sous la figure des mages, il fait aussi converger vers le lieu de la naissance de Jésus, tous les lointains de la terre. Le Christ, enfant de la prophétie juive, l’est aussi de l’héritage du monde entier. Ceci est un magnifique message qu’il ne faut cesser d’accueillir et de méditer : pour être de partout, il faut être de quelque part. C’est par nos racines reconnues et aimées que nous pouvons nous ouvrir à l’universel.

D’ailleurs, en ce sens, l’Évangile de Matthieu est remarquablement composé. Il n’arrête pas de dire, tout au long du récit de la mission de Jésus, qu’il vient accomplir l’Écriture, donc le message du peuple juif, et voici qu’il se conclut par le solennel envoi en mission que le Ressuscité adresse aux Apôtres – à nous aujourd’hui : « Allez donc, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit … ».
Ce que les mages nous apprennent, c’est que Celui que nous voulons annoncer, le Christ vivant, est déjà présent au cœur même des sagesses des nations si diverses de notre monde. Dieu nous précède et, surtout, n’allons pas l’assigner à résidence dans notre culture, notre civilisation. Les mages incarnent les sages, les mystiques, les priants de toutes les cultures et de toutes les religions du monde. Comment ne pas exulter de joie, à l’image de Marie, en voyant désormais la diversité des visages de notre communauté où viennent se rassembler les cinq continents. Personnellement, je le vis également avec joie au sein même de notre Equipe presbytérale où l’Afrique est bien et heureusement présente.
Ces voyageurs de l’Épiphanie, ces mages, nous renvoient au mystère du salut. Le dialogue inter-religieux nous rappelle que Jésus-Christ est pour tout homme, pour les hommes et femmes de toutes les religions. Au-delà des réponses théologiques, il n’y a que des réponses pratiques : montrer par nos actes plus que par nos paroles que Jésus est le salut et la libération pour tout homme et pour toute femme, de toute langue et de toute culture.
Cela peut déranger, mais revenons à l’Évangile du jour. Les mages sont en route, de vrais pèlerins en complet contraste avec les scribes et les chefs des prêtres qui, eux, ont la position de ceux qui savent, assis dans les antichambres du pouvoir.
Oh ! ils trouvent la bonne citation : c’est à Bethléem qu’a lieu l’évènement tant attendu. Mais, aucun d’eux ne se lève pour se mettre en route et tomber à genoux devant cet Enfant, devant ce Dieu si fragile et qui, pourtant, menace subitement leur autorité.
L’Enfant de la crèche ne se laisse reconnaître que par celles et ceux qui ont la curiosité des enfants et l’humilité des vrais savants.
Aujourd’hui plus que jamais, n’oublions pas que Dieu s’est dérangé pour nous et qu’il est reconnu par des hommes qui se sont dérangés. Soyons en convaincus : il ne pourra être rencontré et annoncé que par des hommes et des femmes qui se dérangeront, qui sauront tirer de leur coffre l’or, l’encens et la myrrhe, c’est-à-dire partager ce qu’ils sont et ce qu’ils ont.
C’est ainsi que nous sommes tous invités à contribuer à l’élévation spirituelle de la vie humaine en reconnaissant, dans l’homme le plus obscur, l’enfant que le Père éternel reconnaît comme son fils bien-aimé.
Comme les mages sont repartis par un autre chemin, n’ayons jamais peur d’emprunter de nouveaux chemins. Y a-t-il, au début de cette année, un vœu plus beau que celui-là ?

* Note : Épiphanie - latin ecclésiastique Epiphania, du grec Epiphania, de epiphanios, qui apparaît)


05.12.2017
Titre : 33e dimanche du temps ordinaire
Auteur : Père Bernard Heudré


En Bretagne, pour qualifier les mois de novembre et décembre, on parle volontiers de « mois noirs ». La lumière diminue et la nuit se fait plus longue et plus sombre. De plus, il suffit d’un ciel au plafond bas et sombre pour renforcer ce sentiment d’inquiétude. L’homme est fait pour la lumière et il suffit d’un rayon de soleil pour lui redonner confiance et espérance de jours meilleurs.
La liturgie de ce dimanche de novembre joue le contraste entre ténèbres et lumière, et nous rappelle, comme le dit saint Paul, que nous sommes « tous des fils de la lumière et des fils du jour »
Est-ce que Paul n’est pas un peu optimiste ? Pas du tout, car deux versets auparavant il parle d’une catastrophe inattendue qui ne doit pas nous faire courber l’échine ou nous enfermer sur nous-mêmes, mais au contraire nous appeler à être « vigilants », c’est-à-dire à rester les yeux ouverts et attentifs, mieux encore la main ouverte, à l’image de la femme parfaite souhaitée dans le passage du livre des Proverbes entendu en première lecture.
Avant d’aller plus loin, j’aimerais faire un petit arrêt sur image et demander aux femmes présentes parmi nous si elles se retrouvent dans le portrait de cette femme qui serait la femme idéale. Je ne crois pas qu’elle corresponde aux aspirations d’aujourd’hui. Elle passe en effet son temps dans des tâches domestiques, au service de son mari, et est jugée par son efficacité en ce domaine.
Cette image est certes marquée par la culture de l’époque et ce n’est pas tant le portrait esquissé qui compte, que la lumière qui rayonne de sa présence et qui fait le bonheur de celles et ceux qui l’entourent. Au fond, c’est le modèle de présence aux autres que nous sommes tous appelés à imiter.
Car ce qui compte plus que tout pour un être humain, c’est d’habiter ce pour quoi il est fait, ce vers quoi il est appelé. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire un discours qui se prévaut de modernité, le croyant n’est pas un être inhibé, la foi n’est pas un étouffoir, mais au contraire un ressort pour, chaque jour, dépasser nos peurs et nos limites, pour vivre le risque, le seul risque qui vaille la peine, celui de l’accueil et de la confiance. Sinon, la vie risque d’être une petite vie de rein du tout.
C’est le sens profond de la parabole des talents que nous venons d’entendre, une parabole qui, trop souvent, a été ramenée à un discours moralisateur centré sur la réussite personnelle, en déployant nos dons naturels. C’est d’ailleurs cela qui a complètement transformé le sens du mot talent.
Pour Jésus, qui reprend ce mot usuel à son époque, un talent est une unité de poids et une unité monétaire qui représente une masse de 26 kilos d’or ou d’argent. Même un seul talent représente déjà une petite fortune, correspondant en tout cas à un gain de 6000 jours de travail pour un ouvrier. Faites vous-mêmes le calcul !
Soyons bien d’accord sur le sens de la parabole : le talent ne s’enferme pas dans nos dons naturels, mais il est un don gratuit et surabondant de la part du maître, c’est-à-dire de Dieu. La somme « remise à chacun selon ses capacités » n’est donc pas un faire-valoir mais une mission, l’Évangile à annoncer, la vraie monnaie, le trésor par excellence.
Le serviteur qui, après avoir râlé contre son maître, va, par peur, enfouir son talent sous terre, dans les ténèbres, ne sait pas saisir la chance qui lui est faite de participer, pour ce qui lui revient, à l’avènement d’un monde meilleur, selon le projet de Dieu, ce qui est une manière de comprendre le sens de ce mot Royaume qui revient si souvent dans le langage de Jésus. Le comportement frileux et calculateur de ce serviteur ne peut que l’exclure du Royaume.
Il se satisfait de rendre à Dieu ce qu’il lui doit. C’est le type même du croyant qui se contente d’être en règle, de n’avoir rien à se reprocher. Un croyant, en plus, guidé et paralysé par la peur. Peur de mal faire, peur d’être jugé, peur de tout perdre.
C’est souvent le reproche que Jésus fait aux pharisiens. Sans aucun doute, ils observent scrupuleusement la Loi. En ce domaine, ils sont peut-être irréprochables, mais ce n’est pas le disciple que Jésus espère et attend. Avec lui, on ne peut pas se contenter d’être en règle. Il faut prendre le risque d’aimer, oser se mettre en danger par amour de Dieu et des autres.
Lorsque je proclame ma foi, comme nous allons le faire bientôt, n’oublions pas que Dieu d’abord nous fait confiance, il mise sur nous, avec nous, comme le maître de la parabole avec ses serviteurs. Si je peux dire « je crois », c’est d’abord parce que Dieu croit en moi, il compte sur moi. Et c’est parce que je suis convaincu de sa présence à mes côtés que je peux prendre tous les risques. Comme le disait récemment le cardinal Vingt-Trois dans un entretien donné à un journal national : « La foi, c’est précisément de croire que Dieu ne nous abandonne pas lorsqu’on ne sait pas comment il prend soin de nous ».
C’est cette foi qui a éclairé les deux premiers serviteurs. En osant avancer sur le chemin du Royaume, ils se sont vu confier une part plus importante, une responsabilité croissante. L’amour se multiplie quand il ose se diviser et se partager et c’est même, la parabole nous le dit, le meilleur placement qui soit.
C’est ce que Jésus veut nous faire comprendre. La beauté de la vie est à la mesure de l’engagement et de la confiance que nous y mettons. C’est ce que disait également le cardinal Vingt-Trois dans son entretien : « Les chrétiens doivent empêcher le monde de dormir ». Il ne fait que reprendre l’invitation de Paul : « Ne restons pas endormis comme les autres … ».
C’est bien ce que veut également le pape François. L’audace de nombre de ses prises de positions face à la violence, à l’injustice, à l’inégale répartition des biens, ne sont pas toujours comprises, y compris à l’intérieur de l’Église, y compris parmi ceux qui devraient être ses collaborateurs. Il n’en poursuit pas moins sa route et continue de réveiller l’Église et les chrétiens.
C’est le sens de cette Journée Mondiale des Pauvres qu’il a instituée au terme de l’année de la Miséricorde pour le 33e dimanche du temps ordinaire, en vue de nous préparer à vivre la solennité du Christ, Roi de l’univers, qui, écrit le pape François, « s’est identifié aux petits et aux pauvres et qui nous jugera sur les œuvres de miséricorde… Ce sera une journée qui aidera les communautés et chaque baptisé à réfléchir sur la manière dont la pauvreté est au cœur de l’Évangile et sur le fait que, tant que Lazare git à la porte de notre maison, il ne pourra y avoir de justice ni de paix sociale ».
C’est ainsi qu’avec nous, notre monde passera des ténèbres à la lumière. Avec Dieu, il n’y a pas d’hiver, mais toujours le surgissement de la vie.


02.11.2017
Titre : 29e dimanche du temps ordinaire - 22 octobre 2017
Auteur : Père Bernard Heudré


Chacun de nous, j’en suis sûr, a été heureux, tout au long de sa vie, qu’elle soit récente ou plus ancienne, de voir s’ouvrir des portes devant lui, car une porte ouverte est l’image d’un avenir offert. Il y a celle qu’ont ouverte nos parents au seuil de la vie, celle de la confiance qui nous a été faite, celle de l’intelligence qui est venue ouvrir la nôtre, celles de l’amour et de l’amitié qui nous permettent de vivre des échanges, des communions sans lesquelles nous ne serions pas ce que nous sommes.
En ce dimanche de la Mission, la Parole de Dieu qui nous est offerte nous invite à vivre toutes portes ouvertes, sans pour cela devenir des passoires, car certains jours il faut savoir fermer la porte sous peine de perdre son identité, mais surtout sans nous crisper, pire encore, nous renfermer.
Dieu, de ce côté-là, nous donne l’exemple de l’audace. C’est bien ce que le prophète Isaïe nous rappelle avec la figure de Cyrus, l’empereur perse qui n’est rien moins que qualifié de « messie », un messie qu’il a pris par la main. Quel geste magnifique de la part de Dieu ! Dieu a pris Cyrus par la main comme il nous prend chacun par la main pour que nous prenions notre place dans l’histoire du monde.
Certes, nous n’aurons pas le destin politique de Cyrus ; sans doute notre nom ne sera pas inscrit sur une page des livres d’histoire, mais qu’importe ! Chaque être humain a dans l’histoire de l’humanité une place unique et irremplaçable. Il est bon de le rappeler alors que l’indifférence et la violence, qui trop souvent se donnent la main, viennent balayer d’un revers de main une histoire, un visage.
Isaïe, le prophète de l’ouverture à l’universel, le prophète qui voit monter à Jérusalem le grand rassemblement de toutes les nations de la terre, nous dit que Dieu peut choisir n’importe qui pour son œuvre de salut, même quelqu’un qui ne le connaît pas. J’aime bien cette expression que j’ai entendue en parlant d’un enfant : « il n’a pas choix de monde ». Eh bien ! Dieu n’a pas choix de monde car, à ses yeux, chaque être humain peut participer au projet qu’il a pour l’humanité.
Ceci dit, n’allons pas nous prendre trop au sérieux. Dieu sait le rappeler à Cyrus qui pourtant va servir une étape capitale de l’histoire du salut, celui d’Israël et le nôtre, le véritable libérateur ce n’est pas lui, Cyrus, mais Dieu lui-même. Rappelons-nous ce qu’il lui dit : « Je t’ai rendu puissant … pour que l’on sache, de l’orient à l’occident, qu’il n’y a rien en dehors de moi ».
Le redire aujourd’hui, ce n’est pas sûr que cela ait bonne presse, tant les hommes veulent se prendre en main, quitte, certains jours, à jouer aux apprentis sorciers. N’ayons pas peur de dire que le monde est dans la main de Dieu. D’ailleurs, est-ce que chacun de nous n’a pas éprouvé, à un moment ou à un autre de sa vie, que Dieu le conduisait, le mettant sur la route d’évènements et de personnes qui allaient changer sa vie.
Ce qui ne veut pas dire que Dieu tirerait les ficelles dans le dos des hommes en faisant d’eux des pantins. Pas du tout ! Dieu, en véritable artiste, conduit le monde en tricotant patiemment avec la liberté humaine. Cyrus en est l’exemple.
Jésus partage pleinement la largeur de vue de son Père et, dans l’évangile de ce jour, il le fait même avec une pointe d’humour en déjouant magistralement le piège qu’on est venu lui tendre, et cela de la part de personnes qui, à priori, n’ont rien pour s’entendre sinon coincer quelqu’un qui les dérange : des pharisiens supportant difficilement l’occupation romaine de leur pays et des partisans d’Hérode considérés comme des collaborateurs actifs de l’occupant.
Ils commencent par lui envoyer un coup d’encensoir en l’appelant « Maître », rabbi dans le langage d’Israël. Mais Jésus n’est pas dupe. En leur demandant de montrer une pièce de monnaie romaine à l’effigie de César, il compromet ses interlocuteurs. S’ils en ont une, c’est qu’eux en tout cas ont accepté la souveraineté romaine. Il ne faut pas oublier qu’en effet, en Palestine, la monnaie romaine ne servait qu’à payer l’impôt à Rome et non aux échanges commerciaux internes, la Palestine ayant conservé son droit de frapper monnaie.
En jouant avec l’image de César gravée sur la pièce de monnaie, Jésus retourne la situation. Avec le fameux : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », formule utilisée par la suite pour marquer la séparation des pouvoirs et amorcer l’idée de laïcité au bon sens du terme, Jésus va plus loin et annonce déjà la parole qu’il prononcera lors de son procès devant Pilate : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jn 6,15). Il est clair que pour Jésus la deuxième partie du verset « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » est plus importante que la première.
Certes, César mérite considération et doit être respecté, mais notre responsabilité de chrétiens veut que nous fassions que César, lui aussi, rende à Dieu ce qui est à Dieu, en promouvant, au premier chef, la dignité humaine et la liberté religieuse.
Etre chrétien nous invite à éviter deux écueils à l’égard des réalités humaines, ni désinvolture ni exaltation. Nous avons à nous intégrer tranquillement dans l’ordre temporel des choses, ce qui ne peut que contribuer efficacement à la construction du monde.
C’est en étant présents au monde que notre différence fondamentale de chrétiens trouvera son espace et son juste chemin d’expression. Ce sera toujours notre situation paradoxale de chrétiens, être à la fois autochtones et étrangers. Nous devons savoir prendre position au risque d’être critiqués, parfois même, au risque de n’être pas tous d’accord entre nous.
Jésus a reçu cet éloge de ses interlocuteurs : « Tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne … ». Puissions-nous découvrir le chemin qu’il propose, un chemin d’humilité, de vie et de vérité.


02.11.2017
Titre : 26e dimanche du temps ordinaire - 1er octobre 2017
Auteur : Père Bernard Heudré


La pente est facile et nombreux sont ceux qui la prennent en la justifiant : se dégager de toute responsabilité. S’il y a, dans l’éducation d’un enfant, une réalité à lui faire bien découvrir, c’est qu’il a à se prendre en main et à prendre la mesure de ses choix. Il est tellement plus simple de se laisser endormir par la berceuse trop souvent redite : « Je n’y suis pour rien ». Le pire, dans cette attitude, serait de vouloir mettre Dieu dans son camp en le prenant, passez-moi l’expression, pour un bon papa gâteau.
Ce n’est pas, le moins que l’on puisse dire, l’esprit des quelques versets d’Ezéchiel que nous avons entendu en première lecture, même si l’expression : « Il ne faut pas vouloir la mort du pécheur » lui a été empruntée dans le verset qui précède la lecture d’aujourd’hui, pour justifier des comportements profondément répréhensibles. Le prophète est on ne peut plus clair : chaque individu est responsable de sa conduite et doit en répondre tout au long de son existence. .
Mais, vous avez aussi remarqué qu’en aucun cas le sort de qui que ce soit n’est scellé une fois pour toutes. Ezéchiel le proclame clairement : si le juste commet le mal, il cesse d’être juste, mais « le méchant qui se détourne de sa méchanceté » prend le chemin que Dieu veut donner à tout homme. Si dans la vie, rien n’est jamais gagné, de la même manière, rien n’est jamais perdu. .
Ceci dit, encore faut-il trouver le bon point d’appui qui permet d’orienter et de construire sa vie et que saint Paul vient de nous confier – surtout ne l’oubliez pas en sortant de l’église : « Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus ». S’il y a un mot qui permet d’entrer au cœur des dispositions portées par Jésus, c’est l’obéissance à son Père. .
C’est vrai, ce mot aujourd’hui n’a pas trop bonne presse car il laisserait supposer une trop facile docilité et, par le fait même, le dégagement de ses responsabilités. .
Regardons Jésus lors du combat du Jardin des Oliviers. Alors qu’il est au comble de l’angoisse, il prie ainsi son Père : « Mon Père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi je veux, mais comme toi, tu veux ». A trois reprises, Jésus refait cette prière. C’est ainsi qu’est justifiée la parole de Paul entendue à l’instant : « Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ». .
En revêtant totalement notre humanité, Jésus n’a jamais perdu sa nature divine, mais il a renoncé à la gloire qui lui est légitimement associée, gloire que lui rend sa résurrection. Nous sommes là au cœur de la foi chrétienne : la vie, la beauté de la vie, le jaillissement de la vie, c’est dans le don de soi et, nous le savons tous par expérience, ce don est au cœur de tout engagement, au cœur du oui qui a orienté toute notre vie, dans toute la variété du oui que chacun peut assumer, à condition que ce oui soit sans cesse redit. .
La parabole que Jésus adresse aux grands prêtres et aux anciens du peuple en leur demandant : « Quel est votre avis ? », c’est à nous qu’elle s’adresse et, à chacun de nous aussi, Jésus dit : « Quel est ton avis ? ». Au fond, ce qu’il veut nous faire comprendre à travers l’histoire de ces deux fils, c’est de nous tenir toujours dans une attitude d’humilité. Nous ne sommes jamais que des pèlerins qui balbutions des réponses timides aux appels de Jésus à la conversion. .
Mais, en même temps, soyons confiants. Lorsque notre oui est prononcé dans le sillage de celui du Christ à son Père, il trouvera toujours la force de se dire et de se redire. Ce que nous rappelle la parabole, c’est qu’il y a des oui trop faciles qui n’engagent pas la profondeur de l’être, mais aussi des non qui ne sont pas fermés sur eux-mêmes et qui, dépassés, révèlent la vérité de l’engagement. Au fond, l’obéissance, c’est vivre cette belle demande du Psaume de ce dimanche : « Dirige-moi par ta vérité … ». .
L’amour dans la vérité dont Jésus a été le témoin par excellence, est la force essentielle du vrai développement de chacun d’entre nous et de l’humanité toute entière. .
L’amour n’est pas la pulsion d’un moment comme voudrait le faire croire trop d’images et de discours véhiculés aujourd’hui. L’amour ne s’enferme pas dans le seul sentiment. L’amour doit empoigner tout l’être et le mettre en mouvement. .
Ce qui importe pour nous croyants, c’est de faire le lien entre ce que nous croyons et ce que nous faisons. Comme l’a si bien exprimé Montaigne : « C’est sans doute une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble » .
Là encore, regardons ce que Jésus a voulu vivre tout au long de son ministère, tout au long de sa vie. Lorsque nous disons notre foi, nous prenons un engagement, celui de vivre à l’exemple de Jésus, avec les « dispositions » de Jésus, pour reprendre l’expression de saint Paul. Jésus nous interpelle et nous invite à reconnaître et à servir tout homme comme un frère. Chaque visage est une image vivante, un reflet de celui en qui nous croyons. Et les combats que nous menons avec eux et pour eux participent de la victoire de Jésus sur toutes les forces de la mort. Ne jamais désespérer de cette victoire aujourd’hui, c’est une manière de dire notre foi en la résurrection. .
Nous pouvons faire nôtre ce passage d’un hymne de la prière des heures : « Que Dieu rende vigilants ceux qui chantent le Seigneur, qu’ils ne soient en même temps les complices du malheur où leurs frères sont tenus ». .
Les deux événements célébrés dimanche dernier et aujourd’hui nous tiennent dans la joie et l’action de grâce. A soixante ans de distance, le oui de Franklin lors de son engagement dans le diaconat et le rappel de celui vécu par le Père Jean Ruault le jour où il reçut l’ordination sacerdotale, sont une lumière pour les oui que tous nous avons à redire chaque matin de notre vie, car chaque jour est une promesse que Dieu nous fait et qu’y a-t-il de plus beau qu’une promesse !


01.11.2017
Titre : Transfiguration du Seigneur
Auteur : Père Bernard Heudré


C’est vrai, tout serait plus simple, pensons-nous, si tout était clair, mais il en va rarement ainsi. Il est toujours difficile de savoir de quoi demain sera fait. Chaque jour qui commence comporte sa part d’incertitude. Même les personnes que nous pensons bien connaître peuvent, certains jours, nous échapper et nous désappointer par leurs paroles ou leurs réactions. Mais plus encore, qui peut prétendre vraiment se connaître soi-même. Nous portons tous nos illusions, et si on vient les démasquer, nous sommes les premiers surpris.
Commence la vraie sagesse lorsque nous acceptons d’avancer pas à pas, sans prétendre tout vouloir éclaircir. J’aime beaucoup cette prière du cardinal Newman qui commence ainsi : « Dans l’obscurité qui m’encercle montre-moi le chemin ! La nuit est noire, et je suis loin de chez moi - montre-moi le chemin ! Éclaire mon pas ; je ne cherche pas à voir au loin - un pas me suffit. »
L’expérience que Pierre, Jacques et Jean ont faite au jour de la Transfiguration ne les a pas placés dans une lumière définitive. C’est vrai, ce jour-là, ils découvrent Jésus comme ils ne l’ont encore jamais fait. Leur regard s’était habitué à lui, comme il nous arrive de le vivre même près de personnes que nous pensons bien connaître. Il suffit d’un regard, d’une parole pour que se lève un peu du mystère qu’est chaque être humain, mais pour cela demeure, néanmoins, la part d’ombre.
Après « le visage brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière », Jésus redevient pour ses Apôtres le compagnon de leur marche quotidienne. Pierre aurait aimé arrêter le temps, comme il peut nous arriver de le désirer après une expérience profonde. C’est le sens de ces trois tentes qu’il veut dresser. Dans la version selon saint Luc de cet épisode de la Transfiguration, l’évangéliste ajoute, après l’intervention de Pierre : « Il ne savait pas ce qu’il disait ».
Dans le récit de Matthieu, il est dit : « une nuée lumineuse les couvrit de son ombre ». Expression paradoxale que l’on retrouve souvent dans la Bible. Ainsi, lorsque sur la montagne du Sinaï, Moïse, dans le cadre d’une théophanie grandiose, reçoit les tables de la loi, il pénètre dans la nuée. Dieu se cache et se révèle tout à la fois. Et cela, c’est important de bien le retenir. Je suis toujours un peu gêné par les personnes qui me disent avoir reçu directement de Dieu une révélation.
Passez-moi l’expression : on n’a pas Dieu directement au téléphone ou par un message internet. C’est vrai : Dieu nous parle, mais dans l’ombre et par des images.
Ce n’est certainement pas un hasard si Jésus, au bas de la montagne, en plein cœur de ce qui fait la vie de tous les jours, demande à ses disciples, et d’une manière qui relève de l’ordre : « Ne parlez de cette vision à personne … avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts ».
Bien sûr, cela n’enlève rien au message de la Transfiguration, et s’il y a un mot qui réunit les trois textes de la Parole de Dieu que nous venons d’entendre, c’est le mot : « gloire », que ce soit pour le Fils d’homme de la vision de Daniel ou pour Jésus transfiguré. Par son visage brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière, Jésus nous révèle qu’il participe pleinement de la gloire de son Père. Saint Pierre, dans la seconde lecture, lorsqu’il se remémore l’événement vécu alors, nous dit que Jésus a reçu de son Père « l’honneur et la gloire ».
Il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot gloire. Il n’a rien à voir avec le vedettariat. Le terme hébreu traduit par « gloire » désigne ce qui donne de l’importance et du sens à la vie. Pour Jésus, ce qui donne sens à sa vie, sa gloire, c’est de se donner par amour à tous les hommes pour qu’ils aient en eux sa joie.
Comme nous l’a rappelé l’évangile de ce jour, cette gloire ne peut être comprise qu’après la résurrection, et donc d’abord la crucifixion. Ce n’est pas un hasard, vous le pensez bien, si ce sont les mêmes Apôtres, Pierre, Jacques et Jean que nous retrouvons comme témoins de l’agonie de Jésus au jardin des oliviers.
Sa gloire, Jésus ne la tire pas des hommes, des succès ou du prestige. La gloire qu’il tient de son Père, c’est de donner sa vie par amour. Tout au long de l’Évangile, nous voyons Jésus guérir, pardonner, relever, partager sa joie et sa paix. La gloire de Jésus, la gloire de Dieu, c’est que l’homme se réjouisse, ne souffre pas, qu’il soit debout, habité non par la peur et le doute, mais la paix et la confiance. « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » disait saint Irénée.
Dieu ne se révèle pas à Élie dans le fracas du tonnerre mais dans le murmure d’une brise légère, dans ce qui est discret et humble. Le plus souvent, la gloire de Dieu est présente dans des événements qui pourraient nous paraître anodins. Nous pouvons manifester la gloire de Dieu dans les gestes et les attitudes les plus simples, dans notre façon de rencontrer quelqu’un, de lui serrer la main, de lui manifester notre intérêt, de lui accorder de l’attention
La lumière de la Transfiguration nous est ainsi donnée chaque fois que, par nos paroles et nos gestes, nous contribuons à donner un peu de joie et de paix à ceux que nous rencontrons. C’est alors que l’avenir s’éclaire et que la route s’affermit.

6 août 2017


01.11.2017
Titre : 20e dimanche du temps ordinaire - 20 août 2017
Auteur : Père Bernard Heudré


Dans la mobilité de notre monde actuel où les distances et les frontières se franchissent beaucoup plus facilement, l’accueil de l’étranger se pose avec plus d’acuité, ce qui peut, certains jours, créer des tensions et renforcer la tentation de l’enfermement sur soi. Il est sûr que la question des migrants est l’un des problèmes majeurs qui se posent aujourd’hui.
N’allons pourtant pas croire que l’accueil de l’autre, surtout s’il est étranger, a jamais pu aller de soi. Pour s’en convaincre, il suffit de lire avec attention les textes que la liturgie propose aujourd’hui à notre méditation.
Il y a dans la Bible des passages qui ne peuvent manquer de nous choquer, tant ils manifestent la méfiance, voire le rejet. Dans le livre du Deutéronome, les populations qui habitaient alors la Palestine et qui vont être repoussées hors de chez elles par l’arrivée des fils d’Israël sont, je cite, « totalement vouées à l’interdit » et il est même ajouté : « Tu ne leur feras pas grâce ».
Cette mentalité va perdurer. Un exemple : Jonas refuse de prêcher à Ninive, symbole du monde païen. A l’époque de Jésus, cette tendance s’était accentuée et l’on raconte qu’un célèbre pharisien, Rabbi Aqiba, avait donné à ses chiens des noms romains et un autre juif illustre avait pour coutume de dire : « Celui qui mange avec un idolâtre ressemble à celui qui mange avec un chien ».
La lecture du passage de la lettre aux Romains que nous venons d’entendre nous montre que Paul, celui que l’on désigne comme « l’Apôtre des païens », n’a pas toujours été compris au cours de son apostolat en raison de son attitude d’extraordinaire ouverture. Pourtant le message de Paul est clair : si Dieu s’est révélé à un peuple particulier, les Juifs, son projet d’amour concerne bien l’humanité toute entière.
Mais c’est vrai, il faut du temps pour comprendre qu’un être humain, quelle que soit son origine et sa culture, est aimé par Dieu d’un amour égal. Dans les textes de l’Ancien Testament, Isaïe est sans aucun doute le plus ouvert, le plus audacieux. Le passage que nous avons entendu à l’instant a été écrit lors du retour de l’exil à Babylone.
C’est grâce à un édit de Cyrus, promulgué en 538, que les exilés vont pouvoir retrouver leur terre et reprendre la route du temple de Jérusalem. « Je les conduirai à ma montagne sainte, je les comblerai de joie dans ma maison de prière … ». Isaïe va très loin en considérant Cyrus comme l’instrument de la Providence divine et il met dans la bouche de Dieu cette parole : « C’est moi qui dit de Cyrus : Mon berger ».
Face à tout ce mouvement d’ouverture, comment comprendre l’attitude de Jésus face à la Cananéenne ? Sa réaction va quand même très loin. Sa réponse à la demande de la femme est presque méprisante : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens ».
Certains commentateurs ont tenté de surmonter la difficulté en imaginant une feinte pédagogique : Jésus ferait semblant de refuser pour affiner la foi de la suppliante. Ce serait, avouons-le, lui prêter un jeu bien cruel, un peu sadique même.
A prendre le texte tel qu’il est, nous avons une occasion merveilleuse de nous sentir plus proche de Jésus. Comme nous, il a été marqué par les préjugés de son temps. Le voici arrivé en terre païenne, fait assez rare chez lui, et le voici de plus confronté à une Cananéenne qui souffre pour sa fille tourmentée par un démon. Mais pour les Juifs, les Cananéens n’ont pas bonne réputation ; ils sont un peuple idolâtre, impur et maudit, auquel on attribue le sobriquet moqueur de « chiens ».
Dans un premier temps, Jésus semble agacé par la présence intempestive de cette femme ; il cherche même à fuir sa demande. Mais la Cananéenne fait preuve d’obstination, et avec beaucoup d’à-propos, elle répond à Jésus qu’une seule « miette » de sa puissance à lui, fils de David, suffira à sauver sa fille. Jésus est alors bouleversé et émerveillé par une telle attitude de confiance : « Femme, grande est ta foi ». Avez-vous remarqué qu’il s’adresse à elle comme à Marie, sa mère, lors des noces de Cana : « Femme, que me veux-tu ? ».
En entendant l’appel insistant de la Cananéenne, une mère qui supplie pour son enfant, Jésus a dû repenser à la sienne. C’est une attitude remarquable et qui devrait aussi éclairer nos réactions : quand nous considérons quelqu’un, avant quelque jugement que l’on puisse porter sur lui, n’oublions jamais qu’il a eu, comme nous, une mère.
Jésus craque devant cette femme. Jésus revient – et c’est la seule fois – sur son refus. Il sort du ritualisme juif qui considère le païen comme impur pour dire que la véritable impureté, c’est le rejet de l’autre.
Oui, il est beau de voir Jésus dérangé, bousculé, et de ne retenir que sa compassion et nous situer dans son projet et dans ses préférences. En se faisant proche de la Cananéenne, il se fait aussi proche de chacun de nous pour que nous épousions sa compassion effective, sa disposition radicale à aimer, à ne pas rejeter l’autre et à lutter pour chasser les « démons » qui déshumanisent notre vie et celle de nos frères. Nous entrons en contact avec Dieu, non pas parce que nous savons beaucoup sur Lui, mais en essayant de pratiquer la justice, d’aimer avec tendresse et de cheminer humblement avec Lui. A la fin de la vie, nous n’allons pas être jugés sur nos connaissances, ni même sur nos prières : nous serons interrogés sur l’amour qui manifeste notre affinité avec Jésus.
Il nous redit que Dieu donne sans mesure, « une mesure tassée, secouée, débordante », pour reprendre son expression. A tout calculer, on n’obtient rien. Mieux vaut prendre le risque de l’accueil que de vivre une occasion manquée.
Si Jésus met au centre de son attention les petits enfants et nous demande de leur ressembler pour avoir part au Royaume, c’est pour nous inviter à vivre comme eux l’émerveillement et la confiance.


01.11.2017
Titre : 21e dimanche du temps ordinaire - 27 août 2017
Auteur : Père Bernard Heudré


Il y a des objets qui n’ont d’intérêt qu’en référence à un autre. C’est le cas notamment d’une clé. Il ne viendrait à personne l’idée de faire une clé pour faire une clé, car une clé est forcément destinée à ouvrir ou à fermer une porte. Ainsi, cet objet tout simple a une fonction essentielle. On sait par expérience ce que représente le fait d’égarer ou de perdre ses clés.
En permettant d’ouvrir la porte, la clé est indispensable à la libre circulation, à l’accueil. Mais, elle empêche aussi l’intrusion chez soi, elle protège. Pourtant, comme dans notre monde rien n’est simple, elle peut aussi exprimer le refus. Nous savons aussi par expérience qu’il faut parfois beaucoup de patience pour ouvrir le cœur de l’autre et, s’il y a une porte à ne jamais forcer, c’est bien celle-là.
Et voilà qu’aujourd’hui, la Parole de Dieu s’est mise à nous parler de clé. Avez-vous remarqué qu’il en est question à deux reprises ?
D’abord dans le passage du livre d’Isaïe : « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David … ». Ici la clé signifie le don d’un pouvoir. Il était de tradition, lorsqu’un personnage important était accueilli dans une ville, de lui remettre à son entrée les clés symboliques de cette ville pour lui dire qu’il avait autorité.
Isaïe, dans la première lecture, nous parle d’un renversement de pouvoir comme nous le voyons souvent dans notre monde politique. Shebna, qui a une fonction correspondant à celle de premier ministre, se voit destitué en raison de sa folie des grandeurs. Sa fonction est confiée à Eliakim. La clé qu’on lui met sur l’épaule est le symbole de la charge qu’il doit désormais occuper, charge parfois bien pesante.
Nous pouvons retenir de cette lecture la nécessité d’un guide exemplaire pour le peuple de Dieu et en même temps la liberté divine pour le choix de ce ministre.
C’est ce que manifeste pleinement le choix de Pierre par Jésus, choix à première vue surprenant. D’autres apôtres avaient, sans doute, des expériences qui auraient pu les faire désigner. Jésus choisit un pêcheur du lac de Galilée qui n’avait d’autre formation que celle-là.
A la question de Jésus : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? », Pierre fonce dans la réponse. C’est souvent sa manière de réagir. Mais, en quelques mots, il dit tout de la foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant ». Tout Credo ne dit pas autre chose et c’est même la colonne vertébrale de toute profession de foi.
Et c’est au nom de sa foi que Pierre se voit confier la mission qui sera désormais la sienne, une mission symbolisée là aussi par la remise de clés. Il est important de souligner que ce n’est pas Simon-Pierre qui prend les clés, c’est le Seigneur qui les lui donne. Ce qu’illustre remarquablement la grande peinture de l’abside de la Cathédrale. Jésus tend les clés à Pierre qui s’apprête à les recevoir à genoux en signe d’humilité, de don de lui-même.
Il nous est ainsi rappelé que dans l’Église toute mission n’est pas d’abord de l’ordre du pouvoir mais du service. L’un des plus beaux titres, à mon avis le plus beau, accordé au pape, successeur de Pierre, est celui de « serviteur des serviteurs de Dieu ».
Mais, avant toute mission, il faut d’abord qu’il y ait confession de foi, une confession de foi qui établit la plus belle relation qui soit, une relation qui s’établit par le tutoiement, donc dans la simplicité, le respect, l’humilité.
Au fond, qu’est-ce que Jésus veut ainsi nous faire comprendre ? Eh bien ! nous dit-il, usez de la parole avec moi, une parole libre mais aussi une parole qui engage. Je n’ai rien à faire d’une Église qui ne ferait que me réciter, répéter des formules qui peuvent être impeccables quant au contenu de la foi mais qui ne seraient, passez-moi l’expression, que des paroles de perroquet.
Je veux, nous dit encore Jésus, une Église qui me confesse avec des mots toujours neufs, des mots qui engagent, même s’ils peuvent entraîner la contradiction.
Jésus a pris le risque de la rencontre ; il est allé au-devant de toutes les personnes, de toutes les situations. Ce qui a souvent suscité la réaction négative des pharisiens qui ne comprennent pas pourquoi il va manger avec les pêcheurs.
Lorsqu’il dit à Pierre : « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux », Jésus n’envisage pas d’abord le sacrement du pardon, comme on a pu parfois l’interpréter. Lorsque Jésus s’adresse à Pierre, il s’adresse aux autres apôtres et, par eux, à toute l’Église.
C’est donc à nous tous, membres à part entière de l’Église, qu’il revient de créer des liens positifs entre les hommes et de libérer ceux qui sont enchaînés d’une manière ou d’une autre. Nous avons donc tous à donner l’image d’une Église ouverte, accueillante, qui ne condamne pas mais qui remet debout s’il y a besoin, et qui, toujours, invite à marcher dans la confiance.
Nous convertir à Jésus, car c’est bien le programme qui s’adresse à chacun de nous, c’est travailler à une Église que les gens sentent, ainsi que Jésus l’a voulu et vécu, comme l’amie des pêcheurs, travailler à une Église qui se soucie du bonheur des personnes, qui accueille et accompagne ceux qui souffrent. Une Église au grand cœur dans laquelle, chaque matin, nous nous mettons à travailler pour le Royaume, en sachant que Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons.
L’attachement à Jésus, la confiance, l’humilité et la solidarité, même dans un monde hostile, n’est-ce pas cela la clé du Royaume des cieux, n’est-ce pas cela être chrétien ?


01.11.2017
Titre : 24e dimanche du temps ordinaire - 17 septembre 2017 - Marigny
Auteur : Père Bernard Heudré


Parler du pardon, affirmer qu’il faut pardonner, c’est relativement facile, mais entrer dans une authentique démarche du pardon présente une réelle exigence. Des faits divers récents nous ont rappelé que la vengeance peut aller jusqu’à entraîner la mort d’un enfant. Je peux même vous faire une confession. Lorsque je vois certains films sur l’occupation allemande lors de la dernière guerre mondiale, je dois dépasser des sentiments spontanés pour raisonner une vraie démarche de pardon et de réconciliation.
C’est la raison pour laquelle je comprends la question que Pierre pose à Jésus : « Combien de fois dois-je lui pardonner ? » En effet, si le pardon accordé à quelqu’un n’entraîne pas chez lui une vraie conversion, on peut hésiter à renouveler cette démarche de pardon.
Pourtant, l’avenir ne peut être ouvert que s’il y a place au pardon dans les relations humaines, à quelque niveau qu’elles se situent. Mais ne soyons pas naïfs, le pardon exige un vrai combat. C’est ce que vient de nous rappeler le texte de Ben Sira le Sage entendu en première lecture. A trois reprises, il veut retenir notre attention et aussi fonder la justification du pardon. A chaque fois, il nous interpelle en disant : « Pense … ».
Précaution certes pas inutile aujourd’hui dans un monde qui va vite, trop vite, sans bien savoir où il va, dans un monde où tout est fait pour distraire l’homme, c’est-à-dire au sens étymologique du verbe : le tirer dans tous les sens.
Premier avertissement : « pense à ton sort final, pense à ton déclin et à ta mort ». Dieu a pitié de nous, Dieu est toujours prêt à pardonner car il connaît nos faiblesses et nos fragilités. Vous avez sûrement tous fait cette expérience : le pardon est plus facile à accorder à quelqu’un qui reconnaît ses limites. Au fond, pardonner, c’est dire à l’autre : « Tu vaux mieux que ce que tu m’as fait ».
Deuxième avertissement : « pense aux commandements et ne garde pas de rancune … ». Il nous est ainsi rappelé que les commandements ne sont pas des limites à notre liberté, comme le pense souvent l’homme d’aujourd’hui. Non, bien au contraire, le commandement est un soutien à notre liberté. Comment un enfant pourrait-il se construire si on ne lui donne pas des points de repère non négociables. Un enfant a plus besoin d’un mur que d’un édredon. Certes, s’affronter à un mur peut faire mal ; quant à l’édredon, on s’y enfonce et on s’y perd.
Troisième avertissement : « pense à l’Alliance du Très-Haut et sois indulgent pour qui ne sait pas .. ». L’un des mots-clés de la Bible est bien le mot « Alliance ». Toute la relation de Dieu avec le peuple d’Israël est fondée sur l’Alliance du Sinaï. Dieu ne cesse de rappeler à son peuple guetté par l’infidélité qu’il s’est engagé envers lui et qu’il ne revient jamais sur l’Alliance scellée avec lui. Comment avancer dans la vie sans la sécurité d’une Alliance ?
Combien de couples passent à côté de cette Alliance et jamais on n’en a vu autant se faire et se défaire au gré des circonstances. Je suis persuadé que la raison profonde du malaise traversé par nos sociétés occidentales n’est pas d’abord d’ordre économique, comme on n’arrête pas de le dire, mais bien d’abord d’ordre familial. Comme aimait le rappeler saint Jean-Paul II, la famille est la matrice de la personne et il n’y a pas de famille solide sans alliance. Dieu n’envisage pas autrement ses relations avec nous.
Mais comme il nous connaît mieux que nous ne connaissons nous-mêmes, Dieu ne se résigne pas à nos ruptures d’Alliance. Jamais il ne nous ferme la porte. Il frappe sans cesse à notre porte. Il ne possède pas la clé car il ne veut, en aucun cas, forcer notre liberté, mais il nous a donné la clé pour que, de l’intérieur, nous puissions lui ouvrir.
La conclusion de toute relation entre Dieu et chacun de nous est la miséricorde, ce qui fonde la possibilité du pardon fraternel. Il s’agit d’abord de prendre conscience de cette compassion que Dieu nous donne.
Pour conclure, j’aimerais vous citer ce texte magnifique du pape François sur la miséricorde.

« Nous avons toujours besoin de contempler le mystère de la miséricorde.
Elle est source de joie, de sérénité et de paix.
Elle est la condition de notre salut.
Miséricorde est le mot qui révèle le mystère de la sainte Trinité.
La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre.
La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie.
La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché. »
Y a-t-il plus belle attitude que de laisser ouverte à chacun la porte de l’espérance ?


21.05.2017
Titre : 6e dimanche de Pâques
Auteur : Père Bernard Heudré


Prendre le bon chemin n’est pas toujours chose facile, sans doute aujourd’hui plus que jamais. Tant de bouleversements marquent la vie du monde mais aussi notre vie personnelle, à tel point que beaucoup s’enferment dans une impasse. D’autres foncent tête baissée sans prendre le temps de bien préciser la direction, donnant raison à cette affirmation de l’écrivain Julien Green : « Je ne sais pas où l’on va mais on y va tout droit ». Certes, rien n’est évident sur les routes de l’avenir qui nous attend mais, tous, nous aurions intérêt à prendre en compte ce conseil de saint Augustin : « Mieux vaux un boiteux sur la route qu’un coureur hors de la route ».
Pour autant, rien ne sert de paniquer, à condition d’admettre que nous ne pouvons avancer sans confiance et surtout pas seuls. Lorsque nous relisons notre histoire personnelle, nous voyons que, toujours aux moments des choix décisifs, nous avons été accompagnés. Je suis sûr qu’en ce moment vous pouvez évoquer tel ou tel visage. N’ont-ils pas été pour vous une présence active de l’Esprit Saint ?
Il faut bien reconnaître que des trois personnes de la Trinité, l’Esprit n’est pas le plus facile à évoquer. D’ailleurs, les images abondent pour en parler : le souffle, le feu, la colombe, le vent.
Aujourd’hui, les textes liturgiques, en particulier l’Évangile, nous parlent de l’Esprit comme du Défenseur. Ce mot traduit le mot grec transcrit en français sous le nom de Paraclet, mot emprunté au vocabulaire juridique pour désigner celui qui est appelé auprès d’un accusé pour l’aider et le défendre, en un mot celui d’avocat.
Un bon avocat est celui qui permet de sortir de l’impasse et de trouver la bonne porte de sortie et voir ainsi se dégager une voie mieux assurée.
Alors que nous sommes à quelques jours de l’Ascension, ce dimanche, à travers les trois textes de la Parole de Dieu, nous ouvre trois portes pour redécouvrir l’Esprit Saint.
Dans le récit du livre des Actes des Apôtres, nous voyons la communauté chrétienne encore bien fragile, dans une situation politique tendue mais aussi providentielle. Une épreuve peut s’avérer bénéfique. Qui de nous n’en a pas fait l’expérience ?
En arrière-fond de ce passage, il y a l’action du roi juif Hérode Agrippa qui favorisait la minorité juive vivant en Samarie, au détriment des Samaritains, et il pourchassait les chrétiens. C’est lui qui, notamment, fit mettre à mort Jacques, l’un des Douze, le frère de Jean. La prédication de Philippe, l’un des Sept, redonne confiance au peuple qui, au-delà de ses épreuves, retrouve la joie.
Les Apôtres, restés à Jérusalem, ne peuvent que constater le succès de l’Évangile en Samarie. Aussi Pierre et Jean viennent-ils imposer les mains à cette Église nouvelle et conférer l’Esprit Saint à ses membres. C’est à partir de ce texte que la tradition chrétienne a distingué le baptême et la confirmation. Le sens profond de ce sacrement est de rendre la foi plus solide, plus personnelle, pour ensuite en être témoins.
Mais, nous le savons, dans notre vie personnelle, comme dans notre foi, rien n’est jamais gagné. Aussi, dans la lettre de saint Pierre entendue en deuxième lecture, s’ouvre une autre porte pour redécouvrir l’Esprit Saint. Il est l’agent de la résurrection de Jésus. Comme le dit Pierre : « Il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit ».
Dans « sa chair », dans son humaine fragilité, le Christ a connu la mort, mais « dans l’Esprit », dans l’univers libéré des pesanteurs matérielles, il a repris vie. Par notre baptême et notre confirmation, nous sommes appelés à vivre le même chemin que le Christ. C’est le chemin de la foi, le cœur même du chemin de la foi, ce qui donne sens et consistance à toutes les affirmations de notre Credo. Comme le dit l’apôtre Paul, si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine.
L’Esprit nous est donné pour nous permettre, comme le dit encore l’apôtre Pierre, de « rendre raison de l’espérance qui est en nous ».
Pourquoi croyons-nous ? Certes, la réponse n’est pas toujours facile, mais dans le dialogue avec ceux qui ne partagent pas notre foi, nous devons être capables d’exprimer notre raison de croire. C’est là qu’intervient, pour chacun de nous, l’expérience d’approfondir sa foi. Sommes-nous disposés à y mettre la même énergie que pour le reste de nos activités humaines ?
Là encore, pour y parvenir, nous ne sommes pas laissés à nous-mêmes. L’Évangile que nous venons d’entendre nous ouvre la troisième porte pour redécouvrir l’Esprit Saint.
C’est au moment où Jésus commence son discours d’adieu qui occupe quatre chapitres entiers de l’Évangile de Jean, qu’il nous invite à la confiance. Il ne nous abandonne pas mais nous promet un autre mode de présence : « Je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous ».
J’ai quelquefois entendu ce regret : « Les Apôtres ont eu plus de chance que nous. Ils ont partagé la vie du Christ et ils l’ont rencontré après sa résurrection ».
Eh bien ! non, les Apôtres ont été, passez-moi l’expression, logés à la même enseigne que nous. Et pour nous en convaincre, il suffit de relire le livre des Actes des Apôtres. Comme nous, ils ont douté, ils ont cherché, mais c’est dans leur prédication, dans leur témoignage, que leur foi s’est assurée, affermie, confirmée.
L’essentiel pour la foi vient, dans le cœur des croyants, de la venue du Christ ressuscité dans notre vie, qui vient animer notre quotidien. C’est à la mesure dont nous donnons à notre vie sa plénitude d’amour que nous faisons l’expérience de la résurrection. La plus grande joie que nous puissions éprouver ne vient-elle pas de ce que nous avons rendu plus vivant dans notre vie et dans celle des autres.
Notre résurrection, nous n’avons pas à l’attendre les bras croisés, même pieusement, non, notre résurrection, nous l’écrivons, nous l’assurons au jour le jour. Le plus bel examen de conscience que nous puissions faire chaque soir serait de nous interroger : « Qu’ai-je contribué à ressusciter aujourd’hui ? ».
Notre foi au ressuscité cesse alors d’être un mot pour devenir une présence qui nous habite, qui nous renouvelle. C’est cela le beau chemin de la foi et de la vie.

17.01.2017
Titre : Deuxième dimanche du temps ordinaire
Auteur : Père Bernard Heudré


En vérité, qui peut prétendre connaître quelqu’un dans toute la profondeur de sa personnalité ? L’idéal, dans toute relation humaine, serait toujours de passer de  l’habitude à la surprise, de la tentation de cataloguer à la joie de l’émerveillement. Jamais nous ne pouvons cerner complètement quelqu’un, même à l’intérieur du couple. Il y a toujours, et c’est heureux, et c’est indispensable, le jardin secret qu’à aucun prix il ne faut forcer.
Oui, il faut prendre le temps de voir venir, aussi bien les événements que les personnes. Nous sommes tous guettés par la tentation d’aller trop vite, alors qu’il faut du temps, tout le temps d’une vie, pour savoir qui l’on est et qui sont les personnes qui nous entourent.
C’est la belle expérience que l’évangile de ce dimanche nous invite à faire. Au premier abord, on pourrait être surpris par cette rencontre de Jean-Baptiste et de Jésus sur les bords du Jourdain. Quand on sait la force des relations familiales dans le monde juif, Jean-Baptiste avait dû passer une grande partie de son enfance avec Jésus. Alors, pourquoi, à deux reprises, déclare-t-il : « Je ne le connaissais pas »
Quand on sait la rigueur avec laquelle Jean entre en relation avec les foules qui viennent se faire baptiser par lui, ce n’est certainement pas un jeu de sa part. A la fin de l’évangile que nous venons d’entendre, il affirme : « Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu »
Mais cette profession de foi n’arrête pas les questions de Jean-Baptiste. Il n’a pas terminé sa quête, il ne prétend pas avoir réglé la question de savoir qui est Jésus.
Allons plus en avant dans la vie de Jean et jusqu’à un épisode rapporté par Matthieu. Jean est en prison. Bien sûr, il entend parler de la mission de Jésus et il ne comprend pas tout. Aussi envoie-t-il ses disciples demander à Jésus : «  Es-tu “Celui qui doit venir“ ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt. 11,3).
Je dois vous dire que la démarche de foi de Jean-Baptiste me touche profondément. Il accepte de ne pas en avoir fini avec Jésus. Jamais il n’aura fini de le nommer et pourtant nous savons tous l’importance du nom pour entrer en relation avec quelqu’un, et, s’il y a un nom qui pour nous compte plus que tous les autres c’est notre nom de baptême.
C’est vrai que, souvent, lorsque des parents viennent nous demander le baptême pour leur enfant, nous sommes plus que surpris par le choix des prénoms qui s’inspirent plus des vedettes du spectacle ou du sport que des personnages reconnus comme saints par l’Eglise. Et pourtant, le nom est tellement lié à la personne que, dans certaines cultures, en Afrique notamment, le père observe d’abord le comportement instinctif de l’enfant avant de lui donner un nom.
Bien sûr, lorsque Jean voit Jésus venir à lui, il sait déjà que son nom est à lui seul tout un programme : Jésus, c’est-à-dire « le Seigneur sauve ». Mais il se permet d’ajouter : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». A force de l’entendre, peut-être cette expression est-elle devenue routinière pour nous. Cet Agneau évoque la figure du serviteur que le prophète Isaïe présente comme un agneau mené à l’abattoir. Comme la première lecture vient de nous le rappeler, ce serviteur va non seulement rassembler le peuple d’Israël mais il sera aussi la lumière des nations « pour que le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre ».
C’est déjà beaucoup pour nommer Jésus, mais Jean va encore plus loin. L’évangile met dans sa bouche ce qui est la conviction des apôtres et de tous les premiers témoins de la foi, ce qui est le socle indéfectible sur lequel s’appuie notre foi : « C’est lui le Fils de Dieu ». Nous sommes là au cœur de la foi et jamais nous n’aurons fini de l’explorer.
Mais là encore, ne nous arrêtons pas, continuons d’avancer. Les lectures d’Isaïe et de Paul nous ont révélé que nous aussi, nous sommes enfants de Dieu et appelés à être serviteurs.
« Le Seigneur m’a formé dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur »,dit le prophète. Et saint Paul, au tout début de son grand texte qu’est sa lettre aux chrétiens de Corinthe, se dit « appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus ».
Nommer Jésus, vivre avec lui une authentique relation d’amour, suppose d’une manière radicale que nous apprenions à être comme lui serviteurs.
Comme nous le rappelle l’enseignement de l’Eglise, nous sommes tous appelés, de par notre baptême, à être témoins de l’Evangile, porteurs de la Bonne Nouvelle. Comme le rappelle le pape François dans son encyclique La joie de l’Evangile : « La foi authentique dans le Fils de Dieu fait chair est inséparable du  don de soi, de l’appartenance à la communauté, du service, de la réconciliation avec la chair des autres » (n° 88).
Tout au long de l’année qui commence, vous aurez, nous aurons tous à vivre cet appel dans le cadre de l’invitation de notre évêque à entrer dans une démarche synodale, une démarche de route à faire ensemble.
Après les visites pastorales faites près de toutes les  paroisses du diocèse, notre évêque a pu en vérifier la vitalité mais aussi entendre exprimées des inquiétudes :  Que devons-nous faire pour que la foi chrétienne soit transmise ? Comment témoigner de notre foi auprès des personnes indifférentes ? Que faudrait-il inventer pour rejoindre les jeunes familles ?
Bien sûr, face à ces questions, il n’existe pas de recettes toutes faites, mais nous dit encore notre évêque : « Je désire vous aider tous à témoigner de l’espérance de l’Evangile. Je voudrais que vous expérimentiez la joie du “disciple missionnaire“ selon l’expression du pape François. »
Pour donner des orientations pastorales à notre diocèse, notre évêque dit avoir besoin de chacun de nous. C’est dans ce sens qu’il invite le maximum de chrétiens à se rassembler en ce qu’il appelle des “fraternités synodales“.  Retenez ce mot. Il sera comme le condensé de l’appel adressé à chacun de nous.
Dans des rencontres par petits groupes de 8 à 10 personnes, chacun pourra prendre la parole et recevoir la joie de découvrir du nouveau grâce à l’expérience de l’autre.
Ces fraternités synodales ont un but : faire des propositions concrètes pour que l’Eglise soit davantage joyeuse et missionnaire, de façon adaptée aux attentes des femmes et des hommes de notre diocèse.
Bien sûr, nous reviendrons sur la manière de constituer ces fraternités synodales.
Ensemble, nous allons nous mettre en route. Il serait dommage de rester sur le bord de cette route. Son but n’est autre que la présence vivante du Christ et de son message au cœur de notre monde.
Amen
Père Bernard Heudré

26.12.2016
Titre : Noël !
Auteur : Père Bernard Heudré


Y a-t-il encore de la place pour Celui que nous sommes censés célébrer en cette nuit de Noël ?
Il faut reconnaître que l’espace est plutôt du genre encombré. Le tapage médiatique autour de Noël est bien loin de la nuit de Bethléem où la nouvelle est annoncée seulement à des bergers, catégorie sociale fort méprisée à l’époque. Ils vivaient à l’écart de la société et étaient considérés comme incultes, grossiers et voleurs.
Le signe qui leur est donné n’a rien d’extraordinaire : « un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire ». Etonnant, non ! Le seul signe distinctif de ce nourrisson semble être la mangeoire. C’est ce signe de pauvreté, d’inconfort matériel, qui est donné aux bergers pour reconnaître le messie. Ce que notre société occidentale a fait de Noël au cours de ces cinquante dernières années laisse-t-il encore sa vraie place au sens profond de cette fête ?
Mais il y a aussi toujours présent, toujours vivant, le véritable esprit de Noël, le désir de se retrouver en famille ou avec des amis, une sorte de vague de tendresse qui touche notre société, ces opérations de solidarité qui se manifestent à travers notre monde bouleversé. Vous en avez une illustration dans la crèche de la cathédrale avec cette magnifique photo de personnes vêtues de blanc, se portant au secours de rescapés en Méditerranée, enveloppés de leur couverture de survie.
Je dois vous avouer qu’une telle photo me touche profondément et m’invite à garder confiance en l’avenir de l’humanité qui, certains jours, semble tellement abîmée.
Donc, gardons notre regard, tenons notre cœur fixé sur l’enfant de Bethléem pour qu’il nous dise tout ce qu’il a à nous dire, même si cet enfant est, d’une manière paradoxale, le Verbe, comme le dit le prologue de l’évangile de saint Jean, la parole qui se fait silence.
Il y a quelqu’un, bien connu médiatiquement, qui a su exprimer l’originalité de la foi chrétienne et de la fête de Noël, c’est Jean d’Ormesson. Il dit : « Le christianisme m’émerveille. Cette idée selon laquelle Dieu se fait homme est tellement grande et époustouflante, unique, que l’homme n’a pas pu la trouver tout seul. » Et il ajoute : « Il faut être Dieu pour imaginer l’incarnation, un Dieu qui vient vivre, respirer, aimer, souffrir au cœur de nos faiblesses humaines. »
Pourquoi Noël garde un tel rayonnement alors qu’il semble bien difficile de faire une place à Dieu dans notre monde occidental ? Ce qui n’est pas nouveau. N’oublions pas que Matthieu et Luc nous disent qu’il n’y avait pas de place pour lui dans la salle commune et que Jean renchérit : « Il est venu chez les lui et les siens ne l’ont pas reçu. »
Par-delà toutes les divergences d’opinion et de religion, la fête de la Nativité nous invite à considérer la valeur unique de chaque être humain. Si, aujourd’hui plus que jamais, les hommes ont tant de difficulté à faire place à Dieu, Lui a choisi de faire toute sa place à l’homme.
Dans l’histoire de l’humanité, beaucoup de systèmes de pensée, de religions, de constructions de l’esprit cherchent à rencontrer Dieu. Ici, c’est Dieu lui-même qui vient à la rencontre de l’homme. Le divin se fait humain et cela dans la plus grande fragilité : celle d’un bébé, totalement dépendant pour tout, et de surcroît, né dans une précarité suprême.
C’est vraiment là que se situe l’originalité chrétienne, la révolution chrétienne. Elle est au cœur de notre foi, mais elle a aussi d’énormes conséquences pratiques.
D’abord, elle change notre regard sur les autres. Si Dieu a voulu entrer dans la condition humaine, avec ses grandeurs et ses fragilités, y compris la mort, c’est que l’humain est infiniment précieux. Jésus vient assurer en chacun de nous l’union du ciel et de la terre, du fini et de l’infini. « L’union de ceux qui sont les plus hauts et de ceux qui sont les plus bas, écrit Jean Vannier, voilà ce dont nous avons besoin aujourd’hui. » C’est ce que ne cesse de défendre le pape François, l’union du plus haut et du plus bas.
Si nous considérons tout être humain comme porteur de la marque divine, comme enfant de Dieu, cela ne peut manquer également de changer notre regard sur nous-mêmes. Accueillir l’enfant qui est en nous, devenir comme le berceau de Dieu, la crèche de l’enfant de Dieu que nous sommes, le respecter, le laisser grandir, le nourrir, notamment par la parole et le pain de l’eucharistie. C’est le sens profond de la parole de Jésus : « Si vous ne devenez semblables à un enfant, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. »
Si Noël change notre regard sur les autres et sur nous-mêmes, à plus forte raison, Noël change notre regard sur Dieu. Le Très-Haut se fait le Très-Bas. Le tout-puissant devient le tout-fragile. Il s’associe, il devient frère de celui qui n’a pas sa place à l’auberge, qui est perdu, marginal, insignifiant … Il n’est pas à chercher dans les nuages ou les spéculations philosophiques ; on ne le trouve pas dans un ciel lointain, comme les disciples qui regardaient les yeux levés après l’ascension du Christ. Il revient comme il est venu. Le seul critère pour rencontrer Dieu, c’est la figure de Jésus de Nazareth. Ne pas scruter le ciel mais scruter l’Evangile.
Vraiment, Jean d’Ormesson a raison : le christianisme m’émerveille.
Amen
Père Bernard Heudré