Livre troisième (2) - De la vie intérieure

L'Imitation de JC - Livre troisième - 2e partie - Instruction pour avancer dans la vie intérieure

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Livre troisième - De la vie intérieure

36. Contre les vains jugements des hommes

 

1.Jésus-Christ : Mon fils, ne cherchez qu'en Dieu le repos de votre coeur, et ne craignez point les jugements des hommes quand votre conscience vous rend témoignage de votre innocence et de votre piété.

Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point chose pénible pour le coeur humble qui se confie en Dieu plus qu'en lui-même.

On parle tant qu'on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.

Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde ? cela ne se peut.

Bien que Paul s'efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu'il se fît tout à tous, il ne laissait pas d'être fort indifférent aux jugements des hommes.

 

2.Il a fait tout ce qui était en lui pour l'édification et le salut des autres; car il n'a pu empêcher qu'ils ne l'aient quelquefois condamné ou méprisé.

C'est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout, et il n'a opposé que l'humilité et la patience aux reproches injustes, aux faux soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient dans leurs discours à tout ce que leur suggérait la passion.

Il s'est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne causât du scandale aux faibles.

 

3.Qu'avez-vous à craindre d'un homme mortel ? Il est aujourd'hui, et demain il aura disparu.

Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.

Que peut contre vous un homme par des paroles et des outrages ? Il se nuit plus qu'à vous et, quel qu'il soit, il n'évitera pas le jugement de Dieu.

Ayez Dieu toujours présent et laissez là les contestations et les plaintes.

Que si vous paraissez succomber maintenant et souffrir une confusion que vous ne méritez pas, n'en murmurez point et ne diminuez pas votre couronne par votre impatience.

Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi qui suis assez puissant pour vous délivrer de l'opprobre et de l'injure, et pour rendre à chacun selon ses oeuvres.

 

37. Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du coeur

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, quittez-vous et vous me trouverez.

N'ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à vous-même sans retour.

 

2.Le fidèle: Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois ?

 

3.Jésus-Christ: Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Je n'excepte rien et j'exige de vous un dépouillement sans réserve.

Comment pouvez-vous être à moi et comment pourrai-je être à vous si vous n'êtes pas libre, au-dedans et au-dehors, de toute volonté propre ?

Plus vous vous hâterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez de paix ; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable et plus vous obtiendrez de moi.

 

4.Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve, et parce qu'ils n'ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore s'occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d'abord; mais, la tentation survenant, ils reprennent ce qu'ils avaient donné, et c'est pourquoi ils ne font presque aucun progrès dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d'un coeur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité qu'après un entier abandon et un continuel sacrifice d'eux-mêmes, sans lequel on ne peut ni jouir de moi, ni s'unir à moi.

 

5.Je vous l'ai dit bien des fois et je vous le redis encore : Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d'une grande paix intérieure.

Donnez tout pour trouver tout ; ne recherchez, ne demandez rien, demeurez fortement attaché à moi seul, et vous me posséderez.

Votre coeur sera libre et dégagé des ténèbres qui l'obscurcissent.

Que vos efforts, vos prières, vos désirs n'aient qu'un seul objet : d'être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ nu, de mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.

Alors s'évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.

Alors aussi s'éloigneront de vous les craintes excessives, et l'amour déréglé mourra en vous.

 

38. Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls

 

1.Jésus-Christ : Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout ce qui vous occupe au-dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre intérieurement et maître de vous-même, de sorte que tout vous soit assujetti et que vous ne le soyez à rien.

Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître et non pas l'esclave.

Tel qu'un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le partage et dans la liberté des enfants de Dieu qui, élevés au-dessus des choses présentes, contemplent celles de l'éternité; qui donnent à peine un regard à ce qui passe et ne détachent jamais leurs yeux de ce qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent point à leur attrait mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l'ordre établi par Dieu, le régulateur suprême, qui n'a rien laissé de désordonné dans ses oeuvres.

 

2.Si dans tous les évènements, vous ne vous arrêtez point aux apparences et n'en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous voyez et entendez; si vous entrez d'abord, comme Moïse, dans le tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa divine réponse et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le présent et l'avenir.

Car c'était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher l'éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes; et la prière était son unique recours contre la malice et les pièges des hommes.

Ainsi vous devez vous réfugier dans le secret de votre coeur pour implorer le secours de Dieu avec plus d'instance.

Nous lisons que Josué et les enfants d'Israël furent trompés par les Gabaonites, parce qu'ils n'avaient point auparavant consulté le Seigneur, et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils se laissèrent séduire par une fausse piété.

 

39. Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts; j'en disposerai selon ce qui sera le mieux, au temps convenable.

Attendez ce que j'ordonnerai et vous y trouverez un grand avantage.

 

2.Le fidèle: Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie, car j'avance bien peu quand je n'ai que mes propres lumières.

Oh ! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner dès ce moment sans réserve à votre volonté souveraine !

 

3.Jésus-Christ: Mon fils, souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il désire ; l'a-t'il obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a rien de durable dans ses affections, et qu'elles l'entraînent incessamment d'un objet à un autre.

Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites choses.

 

4.Le vrai progrès de l'homme est l'abnégation de soi-même; et l'homme qui ne tient plus à soi est libre et en assurance.

Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose à tout bien, ne cesse pas de le tenter; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s'efforce de le surprendre pour le faire tomber dans ses pièges.

Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous n'entriez point en tentation.

 

40. Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien

 

1.Le fidèle: Seigneur, qu'est-ce que l'homme pour que vous vous souveniez de lui ? Et qu'est-ce que le fils de l'homme pour que vous le visitiez ?

Par où l'homme a-t'il pu mériter votre grâce ?

De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre, si vous me délaissez ? Et qu'ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je demande ?

Je ne puis certes penser et dire avec vérité que ceci : Seigneur, je ne suis rien, je ne peux rien de moi-même, je n'ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m'incline vers le néant.

Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe dans la tiédeur et le relâchement.

 

2.Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, et vous demeurez éternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bonté, avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec sagesse.

Pour moi, qui ai plus de penchant à m'éloigner du bien qu'à m'en approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je change sept fois le jour.

Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me tendez une main secourable, car vous pouvez seul, sans l'aide de personne, me secourir et m'affermir de telle sorte que je ne sois plus sujet à tous ces changements, et que mon coeur se tourne vers vous seul et s'y repose à jamais.

 

3.Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour acquérir le ferveur, soit à cause de la nécessité qui me presse de vous chercher, ne trouvant point d'homme qui me console, alors je pourrais tout espérer de votre grâce et me réjouir de nouveau dans les consolations que je recevrais de vous.

 

4.Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui m'arrive de bien.

Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu'un homme inconstant et fragile.

De quoi donc puis-je me glorifier ? Comment puis-je désirer qu'on m'estime ?

Serait-ce à cause de mon néant ? mais quoi de plus insensé ?

Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal terrible, puisqu'elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous dépouille de la grâce céleste.

Car, dès que l'homme se complaît en lui-même, il commence à vous déplaire; et lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie vertu.

 

5.La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non pas en soi; de se réjouir de votre grandeur et non de sa propre vertu; de ne trouver de plaisir en nulle créature qu'à cause de vous.

Que votre nom soit loué et non le mien; qu'on exalte vos oeuvres et non les miennes; que votre saint nom soit béni, et qu'il ne me revienne rien des louanges des hommes.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.

En vous je me glorifierai; je me réjouirai sans cesse en vous et non pas en moi, si ce n'est dans mes infirmités.

 

6.Que les Juifs recherchent la gloire qu'on reçoit les uns des autres; pour moi, je ne rechercherai que celle qui vient de Dieu seul.

Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.

Ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu ! Trinité bienheureuse ! à vous seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles !

 

41. Du mépris de tous les honneurs du temps

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, n'enviez point les autres si vous les voyez honorés et élevés tandis qu'on vous méprise et qu'on vous humilie.

Elevez votre coeur au ciel vers moi et vous ne vous affligerez point d'être méprisé des hommes sur la terre.

 

2.Le fidèle: Seigneur, nous sommes aveuglés et la vanité nous séduit bien vite.

Si je me considère attentivement, je reconnais qu'aucune créature ne m'a jamais fait d'injustice, et qu'ainsi je n'ai nul sujet de me plaindre de vous.

Après vous avoir tant offensé et si grièvement, il est juste que toute créature s'arme contre moi.

La honte et le mépris, voilà donc ce qui m'est dû; et à vous la louange, l'honneur et la gloire.

Et si je ne me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d'être méprisé, abandonné de toutes les créatures et compté pour rien, je ne puis ni posséder au-dedans de moi une paix solide, ni recevoir la lumière spirituelle, ni être parfaitement uni à vous.

 

42. Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes

 

1.Jésus-Christ: Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause de l'habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans l'inquiétude et le trouble.

Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s'éloigne ou meurt.

Toute amitié doit être fondée sur moi; et c'est pour moi que vous devez aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus chers en cette vie.

Sans moi, l'amitié est stérile et dure peu, et toute affection dont je ne suis pas le lien n'est ni véritable ni pure.

Vous devez être mort à toutes ces affections humaines, jusqu'à souhaiter de n'avoir, s'il se pouvait, aucun commerce avec les hommes.

Plus l'homme s'éloigne des consolations de la terre, plus il s'approche de Dieu.

Et il s'élève d'autant plus vers Dieu qu'il descend plus profond en lui-même, et qu'il est plus vil à ses propres yeux.

 

2.Celui qui s'attribue quelque bien empêche que la grâce de Dieu descende en lui, parce que la grâce de l'Esprit-Saint cherche toujours les coeurs humbles.

Si vous savez vous anéantir parfaitement et bannir de votre coeur tout amour de la créature, alors, venant à vous, je vous inonderai de ma grâce.

Quand vous regardez la créature, vous perdez de vue le créateur.

Apprenez à vous vaincre en tout à cause de lui et vous pourrez alors parvenir à le connaître.

Le plus petit objet désiré, aimé avec excès, souille l'âme et la sépare du souverain bien.

 

43. Contre la vaine science du siècle

 

1.Jésus-Christ : Mon fils, ne vous laissez pas émouvoir au charme et à la beauté des discours des hommes, car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les discours, mais dans les oeuvres.

Soyez attentif à mes paroles qui enflamment le coeur, éclairent, attendrissent l'âme, et la remplissent de consolation.

Ne lisez jamais pour paraître plus savant ou plus sage ; Etudiez-vous à mortifier vos vices ; cela vous servira plus que la connaissance des questions les plus difficiles.

 

2.Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours revenir à l'unique principe de toutes choses :

C'est moi qui donne à l'homme la science et qui éclaire l'intelligence des petits enfants, plus que l'homme ne le pourrait par aucun enseignement.

Celui à qui je parle est bientôt instruit, et fait de grands progrès dans la vie de l'esprit.

Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions curieuses et qui s'inquiètent peu d'apprendre à me servir !

Viendra le jour où Jésus-Christ, le Maître des maîtres, le Seigneur des anges, apparaîtra pour demander compte à chacun de ce qu'il sait, c'est-à-dire pour examiner les consciences.

Et alors, la lampe à la main, il scrutera Jérusalem: les secrets des ténèbres seront dévoilés, et toute langue se taira.

 

3.C'est moi qui, en un moment, élève l'âme humble et la fais pénétrer plus avant dans la vérité éternelle que ne le pourrait celui qui aurait étudié dix années dans les écoles.

J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d'opinion, sans faste, sans arguments, sans disputes.

J'apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui passe, à rechercher et à goûter ce qui est éternel, à fuir les honneurs, à souffrir les scandales, à mettre en moi toute son espérance, à ne désirer rien hors de moi et à m'aimer ardemment par-dessus tout.

 

4.Quelques-uns, en m'aimant ainsi, ont appris des choses toutes divines, dont ils parlaient d'une manière admirable.

Ils ont fait plus de progrès en quittant tout, que par une profonde étude.

Mais je dis aux uns des choses plus générales; aux autres, de plus particulières.

J'apparais à quelques-uns doucement voilé sous des ombres et des figures; je révèle à d'autres mes mystères au milieu d'une vive splendeur.

Les livres parlent à tous le même langage, mais il ne produit pas sur tous les mêmes impressions, parce que moi seul j'enseigne la vérité au-dedans, je scrute les coeurs, je pénètre leurs pensées, j'excite à agir, et je distribue mes dons à chacun selon qu'il me plaît.

 

44. Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses extérieures

 

1.Jésus-Christ : Mon fils, il faut que vous vous teniez dans l'ignorance de beaucoup de choses, que vous soyez comme mort au monde, et que le monde soit mort pour vous.

Il faut aussi fermer l'oreille à bien des discours et penser plutôt à vous conserver en paix.

Il vaut mieux détourner les yeux de ce qui déplaît et laisser chacun dans son sentiment, que de s'arrêter à contester.

Si vous prenez soin d'avoir Dieu pour vous et que son jugement vous soit toujours présent, vous supporterez sans peine d'être vaincu.

 

2.Le fidèle : Hélas ! Seigneur, où en sommes-nous venus ? On pleure une perte temporelle, on court, on se fatigue pour le moindre gain, et l'on oublie les pertes de l'âme ou l'on ne s'en souvient qu'à peine et bien tard.

On est attentif à ce qui ne sert que peu ou point du tout, et l'on passe avec négligence sur ce qui est souverainement nécessaire, parce que l'homme se répand tout entier au-dehors et que, s'il ne rentre promptement en lui-même, il demeure avec joie enseveli dans les choses extérieures.

 

45. Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est difficile de garder une sage mesure dans ses paroles

 

1.Le fidèle: Secourez-moi, Seigneur, dans la tribulation: car le salut ne vient pas de l'homme.

Combien de fois ai-je en vain cherché la fidélité où je croyais la trouver ? combien de fois l'ai-je trouvée où je l'attendais le moins ?

Vanité donc d'espérer dans les hommes; mais vous êtes, mon Dieu, le salut des justes.

Soyez béni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive. Nous sommes faibles et changeants, un rien nous séduit et nous ébranle.

 

2.Quel est l'homme si vigilant et si réservé, qu'il ne tombe jamais dans aucune surprise, ni dans aucune perplexité ?

Mais celui, mon Dieu, qui se confie en vous et qui vous cherche dans la simplicité de son coeur, ne chancelle pas si aisément.

Et s'il éprouve quelque affliction, s'il est engagé en quelque embarras, vous l'en tirerez bientôt ou vous le consolerez, car vous n'abandonnez pas pour toujours celui qui espère en vous.

Quoi de plus rare qu'un ami fidèle, qui ne s'éloigne point quand l'infortune accable son ami ?

Seigneur, vous êtes seul constamment fidèle et nul ami n'est comparable à vous.

 

3.Oh ! que de sagesse dans ce que disait cette sainte âme: Mon coeur est affermi et fondé en Jésus-Christ !

S'il en était ainsi de moi, je serais moins troublé par la crainte des hommes et moins ému de leurs paroles malignes.

Qui peut prévoir, qui peut détourner tous les maux à venir ? Si ceux qu'on a prévus souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui nous frappent inopinément ?

Pourquoi, malheureux que je suis, n'ai-je pas pris de plus sûres précautions pour moi-même ? Pourquoi aussi ai-je eu tant de crédulité pour les autres ?

Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes fragiles, quoique plusieurs nous croient ou nous appellent des anges.

A qui croirai-je, Seigneur, si ce n'est à vous ? Vous êtes la vérité qui ne trompe point et qu'on ne peut tromper.

Au contraire, tout homme est menteur, faible, inconstant, fragile, surtout dans ses paroles; de sorte qu'on doit à peine croire d'abord ce qui paraît le plus vrai dans ce qu'il dit.

 

4.Que vous nous avez sagement avertis de nous défier des hommes; que l'homme a pour ennemis ceux de sa propre maison, et que si quelqu'un dit: Le Christ est ici, ou il est là, il ne faut pas le croire.

Une dure expérience m'a éclairé; heureux si elle sert à me rendre moins insensé et plus vigilant !

Soyez discret, me dit quelqu'un, soyez discret; ce que je vous dis n'est que pour vous.

Et pendant que je me tais et que je crois la choses secrète, il ne peut lui-même garder le silence qu'il m'a demandé; mais dans l'instant, il me trahit, se trahit lui-même et s'en va.

Eloignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses; ne permettez pas que je tombe entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je leur ressemble.

Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies; et que ma langue soit étrangère à tout artifice. Ce que je ne peux souffrir en autrui, je dois m'en préserver avec soin.

 

5.Oh ! qu'il est bon, qu'il est nécessaire pour la paix, de se taire sur les autres, de ne pas tout croire indifféremment, ni tout redire sans réflexion, de se découvrir à peu de personnes, de vous chercher toujours pour témoin de son coeur, de ne pas se laisser emporter à tout vent de paroles, mais de désirer que tout en nous et hors de nous s'accomplisse selon qu'il plaît à votre volonté.

Que c'est encore un sûr moyen pour conserver la grâce céleste, de fuir ce qui a de l'éclat aux yeux des hommes, de ne point rechercher ce qui semble attirer leur admiration, mais de travailler ardemment à acquérir ce qui produit la ferveur et corrige la vie !

A combien d'hommes a été funeste une vertu connue et louée trop tôt !

Que de fruits, au contraire, d'autres ont tirés d'une grâce conservée en silence durant cette vie fragile, qui n'est qu'une tentation et une guerre continuelle !

 

46. Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on est assailli de paroles injurieuses

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, demeurez ferme, et espérez en moi. Qu'est-ce, après tout, que des paroles ? un vain bruit: elles frappent l'air, mais ne brisent point la pierre.

Si vous êtes coupable, songez que votre désir doit être de vous corriger. Si votre conscience ne vous reproche rien, pensez que vous devez souffrir avec joie cette légère peine pour Dieu.

C'est bien le moins que de temps en temps vous supportiez quelques paroles, vous qui ne pouvez encore soutenir de plus dures épreuves.

Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu'à votre coeur, si ce n'est que vous êtes encore charnel, et trop occupé des jugements des hommes ?

Vous craignez le mépris, et à cause de cela vous ne voulez pas être repris de vos fautes et vous cherchez des excuses pour les couvrir.

 

2.Scrutez mieux votre coeur et vous reconnaîtrez que le monde vit encore en vous, et le vain désir de plaire aux hommes.

Car votre répugnance à être abaissé, confondu par vos faiblesses, prouve que vous n'avez pas une humilité sincère, que vous n'êtes pas véritablement mort au monde, et que le monde n'est pas crucifié pour vous.

Ecoutez ma parole et vous vous inquiéterez peu de toutes les paroles des hommes.

Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire malice, en quoi cela vous nuirait-il, si vous le laissez passer comme la paille que le vent emporte ? En perdriez-vous un seul cheveu ?

 

3.Celui dont le coeur n'est pas renfermé en lui-même et qui n'a pas Dieu toujours présent, s'émeut aisément d'une parole de blâme.

Mais celui qui se confie en moi et qui ne s'appuie pas sur son propre jugement, ne craindra rien des hommes.

Car c'est moi qui connais et qui juge ce qui est secret, je sais la vérité de toutes choses, qui a fait l'injure et qui la souffre.

Cette parole, elle est venue de moi; cet événement, je l'ai permis afin que ce qu'il y a de caché dans beaucoup de coeurs fut révélé.

Je jugerai l'innocent et le coupable; mais par un secret jugement, j'ai voulu auparavant éprouver l'un et l'autre.

 

4.Le témoignage des hommes trompe souvent, mais mon jugement est vrai; il subsistera et ne sera point ébranlé.

Le plus souvent il est caché et peu de personnes le découvrent en chaque chose ; cependant il n'erre jamais et ne peut errer, quoiqu'il ne paraisse pas toujours juste aux yeux des insensés.

C'est donc à moi qu'il faut remettre le jugement de tout, sans jamais s'en rapporter à son propre sens.

Le juste ne sera point troublé, quoiqu'il arrive par l'ordre de Dieu. Il lui importera peu qu'on l'accuse injustement.

Et si d'autres le défendent et réussissent à le justifier, il n'en concevra pas non plus une vaine joie.

Car il se souvient que c'est moi qui sonde les coeurs et les reins, et que je ne juge point sur les dehors et les apparences humaines.

Ce qui paraît louable au jugement des hommes, souvent est criminel à mes yeux.

 

5.Le fidèle: Seigneur, mon Dieu, juge infiniment juste, fort et patient, qui connaissez la fragilité de l'homme et son penchant au mal, soyez ma force et toute ma confiance; car ma conscience ne me suffit pas.

Vous connaissez ce que je ne connais point; ainsi j'ai dû m'abaisser sous tous les reproches et les supporter avec douceur.

Pardonnez-moi, dans votre bonté, toutes les fois que je n'ai pas agi de la sorte, et donnez-moi plus abondamment la grâce qui apprend à souffrir.

Car je dois compter bien plus sur votre grande miséricorde pour obtenir le pardon, que sur ma vertu apparente, pour justifier ce que ma conscience recèle.

Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifié pour cela; parce que sans votre miséricorde, nul homme vivant ne sera juste devant vous.

 

47. Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu'il y a de plus pénible

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne brisent pas votre courage, et que les afflictions ne vous abattent pas entièrement; mais qu'en tout ce qui arrive, ma promesse vous console et vous fortifie.

Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toutes bornes et de toute mesure.

Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé de douleurs.

Attendez un peu et vous verrez promptement la fin de vos maux.

Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront.

Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère.

 

2.Faites ce que vous avez à faire; travaillez fidèlement à ma vigne, et je serai moi-même votre récompense.

Ecrivez, lisez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence, priez, souffrez courageusement l'adversité; la vie éternelle est digne de tous ces combats, et de plus grands encore.

Il y a un jour connu du Seigneur où la paix viendra; et il n'y aura plus de jour ni de nuit comme sur cette terre mais une lumière perpétuelle, une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré.

Vous ne direz plus alors: Qui me délivrera de ce corps de mort ? Vous ne vous écrierez plus: Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé ! car la mort sera détruite, et le salut sera éternel; plus d'angoisse, une joie ravissante, une société de gloire et de bonheur.

 

3.Oh ! si vous aviez vu, dans le ciel, les couronnes immortelles des saints ! de quel glorieux état resplendissent ces hommes que le monde méprisait et regardait comme indignes de vivre ! aussitôt, certes, vous vous prosterneriez jusque dans la poussière, et vous aimeriez mieux être au-dessous de tous qu'au-dessus d'un seul.

Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie; mais plutôt vous vous réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le plus grand gain d'être compté pour rien parmi les hommes.

4.Oh ! si vous goûtiez ces vérités, si elles pénétraient jusqu'au fond de votre coeur, comment oseriez-vous vous plaindre, même une seule fois ?

Est-il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie éternelle ?

Ce n'est pas peu de gagner ou de perdre le royaume de Dieu.

Levez donc les yeux au ciel. Me voilà, et avec moi tous mes saints; ils ont soutenu dans ce monde un grand combat; et maintenant ils se réjouissent, maintenant ils sont consolés et à l'abri de toute crainte, maintenant ils se reposent, et ils demeureront à jamais avec moi dans le royaume de mon Père.

 

48. De l'éternité bienheureuse et des misères de cette vie

 

1.Le fidèle : Ô bienheureuse demeure de la cité céleste ! Jour éclatant de l'éternité, que la nuit n'obscurcit jamais et que la vérité souveraine éclaire perpétuellement de ses rayons; jour immuable de joie et de repos, que nulle vicissitude ne trouble !

Oh ! que ce jour n'a-t'il lui déjà sur les ruines du temps et de tout ce qui passe avec le temps !

Il luit pour les saints dans son éternelle splendeur; mais nous, voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme à travers un voile.

 

2.Les citoyens du ciel en connaissent les délices; mais les fils d'Eve, encore exilés, gémissent sur l'amertume et l'ennui de la vie présente.

Les jours d'ici-bas sont courts et mauvais, pleins de douleurs et d'angoisses.

L'homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de passions, agité par mille craintes, embarrassé de mille soins, emporté çà et là par la curiosité, séduit par une foule de chimères, environné d'erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations, énervé de délices, tourmenté par la pauvreté.

 

3.Oh ! quand viendra la fin de ces maux ? quand serai-je délivré de la misérable servitude des vices ? quand me souviendrai-je, Seigneur, de vous seul ? quand goûterai-je en vous une pleine joie ?

Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d'une vraie liberté, désormais exempte de toute peine et du corps et de l'esprit ?

Quand posséderai-je une joie solide, assurée, inaltérable, paix au-dedans et au-dehors, paix affermie de toutes parts ?

Ô bon Jésus ! quand me sera-t'il donné de vous voir, de contempler la gloire de votre règne ? quand me serez-vous tout en toute chose ?

Quand serai-je avec vous dans ce royaume que vous avez préparé de toute éternité à vos élus ?

J'ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de grandes infortunes.

 

4.Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon coeur: car il soupire après vous de toute l'ardeur de ses désirs.

Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler me pèse.

Je voudrais m'unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette ineffable union.

Je voudrais m'attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifiées me replongent dans celles de la terre.

Mon âme aspire à s'élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse au-dessous, malgré mes efforts.

Ainsi, homme misérable, j'ai sans cesse la guerre au-dedans de moi et je me suis à charge à moi-même, l'esprit voulant s'élever toujours et la chair toujours descendre !

 

5.Oh ! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel, celles de la terre viennent en foule se présenter à ma pensée durant la prière ! Mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi et n'abandonnez point votre serviteur dans votre colère.

Faites briller votre foudre et dissipez ces visions de la chair: lancez vos flèches, et mettez en fuite ces fantômes de l'ennemi.

Rappelez à vous tous mes sens; faites que j'oublie toutes les choses du monde et que je rejette promptement avec mépris ces criminelles images.

Eternelle vérité, prêtez-moi votre secours afin que nulle chose vaine ne me touche.

Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n'est pas pur s'évanouisse devant vous.

Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que dans la prière je m'occupe d'autre chose que de vous.

Car je confesse sincèrement que la distraction m'est habituelle.

Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est mon corps, mais plutôt où mon esprit m'emporte.

Je suis là où est ma pensée, ma pensée est d'ordinaire où est ce que j'aime.

Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d'abord se présente à elle.

 

6.Et c'est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément: Où est votre trésor, là aussi est votre coeur.

Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.

Si j'aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde et je m'attriste de ses adversités.

Si j'aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.

Si j'aime l'esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.

Car il est doux de parler et d'entendre parler de tout ce que j'aime, et j'en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.

Mais heureux l'homme, ô mon Dieu ! qui à cause de vous, bannit de son coeur toutes les créatures, qui fait violence à la nature et crucifie par la ferveur de l'esprit les convoitises de la chair, afin de vous offrir du fond d'une conscience où règne la paix, une prière pure, et que, dégagé au-dedans et au-dehors de tout ce qui est terrestre, il puisse se mêler au choeurs des anges !

49. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent courageusement

1.Jésus-Christ : Mon fils, lorsque le désir de l'éternelle béatitude vous est donné d'en haut et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour contempler ma lumière sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre coeur et recevez avec amour cette sainte aspiration.

Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous prodigue ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous presse et vous soulève puissamment, de peur que votre poids ne vous incline vers la terre.

Car rien de cela n'est le fruit de vos pensées ou de vos efforts, mais une grâce de Dieu, qui a daigné jeter sur vous un regard afin que, croissant dans la vertu et dans l'humilité, vous vous prépariez à de nouveaux combats et que tout votre coeur s'attache à moi avec la volonté ferme de me servir.

 

2.Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte pas sans fumée.

Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes, ne sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des tentations de la chair.

Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce qu'ils demandent avec tant d'instance.

Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si sûr.

Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d'intérêt propre.

 

3.Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre quelque avantage, mais ce qui m'honore et me plaît; car si vous jugez selon la justice, vous devez, docile à mes ordres, les préférer à vos désirs et à tout ce qu'on peut désirer.

Je connais votre désir; j'ai entendu vos gémissements.

Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de Dieu; déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais, ravit votre pensée. Mais l'heure n'est pas encore venue, vous êtes encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et d'épreuves.

Vous désirez être rassasié du souverain bien, mais cela ne se peut maintenant.

C'est moi qui suis le bien suprême; attendez-moi dit le Seigneur, jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu.

 

4.Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre et exercé de bien des manières.

De temps en temps vous recevrez des consolations, mais jamais assez pour rassasier vos désirs.

Ranimez donc votre force et votre courage pour accomplir et pour souffrir ce qui répugne à la nature.

Il faut que vous vous revêtiez de l'homme nouveau, que vous vous changiez en un autre homme.

Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous renonciez à ce que vous voulez.

Ce que les autres souhaitent réussira, mille obstacles s'opposeront à ce que vous souhaitez.

On écoutera ce que disent les autres, ce que vous direz sera compté pour rien.

Ils demanderont et ils obtiendront; vous demanderez et on vous refusera.

 

5.On parlera d'eux, on les exaltera; et personne ne parlera de vous.

On leur confiera tel ou tel emploi, et l'on ne vous jugera propre à rien.

Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous le supportez en silence.

C'est dans ces épreuves et une infinité d'autres semblables que, d'ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se renoncer et se briser à tout.

Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir à vous -même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté, surtout lorsqu'on vous commande des choses inutiles ou déraisonnables.

Et parce que, assujetti à un supérieur, vous n'osez résister à son autorité, il vous semble dur d'être en tout conduit par un autre et de n'agir jamais selon vos propres sens.

 

6.Mais pensez, mon fils, aux fruits de vos travaux, à leur prompte fin, à leur récompense trop grande, et loin de les porter avec douleur, vous y trouverez une puissante consolation.

Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises, vous ferez éternellement votre volonté dans le ciel.

Là tous vos voeux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.

Là tous les biens s'offriront à vous, sans que vous ayez à craindre de les perdre.

Là votre volonté ne cessant jamais d'être unie à la mienne, vous ne souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.

Là personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous, personne ne vous suscitera de contrariétés ni d'obstacles; mais tout ce qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme, rassasiée pleinement, n'embrassera qu'à peine cette immense félicité.

Là je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume éternel.

Là éclateront les fruits de l'obéissance, la pénitence se réjouira de ses travaux, et l'humble dépendance sera glorieusement couronnée.

 

7.Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous et ne regardez point qui a dit ou ordonné cela.

Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d'en être blessé, ayez soin de l'accomplir avec une effusion sincère.

Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie d'une chose, celui-ci d'une autre, et qu'il en reçoive mille louanges; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma volonté et ma gloire.

Vous ne devez rien désirer, sinon que, soit par la vie, soit par la mort, Dieu soit toujours glorifié en vous.

 

50. Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de Dieu

 

1.Le fidèle : Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans toute l'éternité, parce qu'il a été fait comme vous l'avez voulu, et ce que vous faites est bon.

Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie: vous êtes, Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire.

Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous, et sans l'avoir mérité ?

Tout est à vous: vous avez tout fait, tout donné.

Je suis pauvre, et dans les travaux dès mon enfance. Quelquefois mon âme est triste jusqu'aux larmes, et quelquefois elle se trouble en elle-même, à cause des passions qui la pressent.

 

2.Je désire la joie de la paix, j'aspire à la paix de vos enfants, que vous nourrissez dans votre lumière et vos consolations.

Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte, l'âme de votre serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie et, ravi d'amour, il chantera vos louanges.

Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra courir dans la voie de vos commandements; alors il ne lui reste qu'à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce qu'il n'en est plus pour lui comme auparavant, lorsque votre lumière resplendissait sur sa tête, et qu'à l'ombre de vos ailes il trouvait un abri contre les tentations.

 

3.Père juste et toujours digne de louanges, l'heure est venue où votre serviteur doit être éprouvé.

Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant quelque chose pour vous.

Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute éternité est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps au-dehors, sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous.

Il faut que pour un peu de temps il soit abaissé, humilié, anéanti devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de se relever avec vous à l'aurore d'un jour nouveau, et d'être environné de splendeur dans le ciel.

Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, ainsi voulu, et ce que vous avez commandé s'est accompli.

 

4.Car c'est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souffrir en ce monde pour votre amour, et d'être affligés autant de fois et par qui que ce soit que vous le permettiez.

Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein et sans l'ordre de votre Providence.

Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que je m'instruise de votre justice, et que je bannisse de mon coeur tout orgueil et toute présomption.

Il m'est utile d'avoir été couvert de confusion, afin que je cherche à me consoler plutôt en vous que dans les hommes.

Par là j'ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables, selon lesquels vous affligez et le juste et l'impie, mais toujours avec équité et justice.

 

5.Je vous rends grâces de ce que vous ne m'avez point épargné les maux, et de ce qu'au contraire vous m'avez sévèrement frappé, me chargeant de douleurs et m'accablant d'angoisses au-dedans et au-dehors.

De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je n'espère qu'en vous, ô mon Dieu ! céleste médecin des âmes, qui blessez et qui guérissez; qui conduisez jusqu'aux enfers, et qui en ramenez.

Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même m'instruira.

 

6.Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m'incline sous la verge qui me corrige.

Frappez, frappez encore, afin que je réforme selon votre gré tout ce qu'il y a d'imparfait en moi.

Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et pieux, toujours prêt à vous obéir au moindre signe.

Je m'abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il vaut mieux être châtié en ce monde qu'en l'autre.

Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans la conscience de l'homme.

Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent et il n'est pas besoin que personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se passe sur la terre.

Vous savez ce qui est utile à mon avancement et combien la tribulation sert à consumer la rouille des vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir et ne me délaissez point à cause de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous.

 

7.Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j'aime ce que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agréable, que j'estime ce qui est précieux devant vous, et que je méprise ce qui est vil à vos regards.

Ne permettez pas que je juge d'après ce que l'oeil aperçoit au-dehors, ni que je forme mes sentiments sur les discours insensés des hommes; mais faites que je porte un jugement vrai des choses sensibles et spirituelles, et surtout que je cherche à connaître votre volonté.

 

8.Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage des sens. Des amateurs du siècle se trompent aussi en n'aimant que les choses visibles.

Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand ?

Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un aveugle, un malade qui trompe un malade; et les vaines louanges sont une véritable confusion pour qui les reçoit.

Car, "ce qu'un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu'il est réellement, et rien de plus", dit l'humble saint François.

 

51. Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extérieures, quand l'âme est fatiguée des exercices spirituels

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une égale ardeur pour la vertu, ni vous maintenir sans relâche dans un haut degré de contemplation; mais il est nécessaire à cause du vice de votre origine, que vous descendiez quelquefois à des choses plus basses et que vous portiez, malgré vous et avec ennui, le poids de cette vie corruptible.

Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand dégoût et l'angoisse du coeur.

Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir souvent du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer aux exercices spirituels et à la contemplation divine.

 

2.Cherchez alors un refuge dans d'humbles occupations extérieures, et dans les bonnes oeuvres une distraction qui vous ranime, attendez avec une ferme confiance mon retour et la grâce d'en haut; souffrez patiemment votre exil et la sécheresse du coeur, jusqu'à ce que je vous visite de nouveau et que je vous délivre de toutes vos peines.

Car je reviendrai et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du repos intérieur.

J'ouvrirai devant vous le champ des Ecritures afin que votre coeur, dilaté d'amour, vous presse de courir dans la voie de mes commandements.

Et vous direz: Les souffrances du temps n'ont point de proportion avec la gloire future qui sera manifestée en nous.

 

52. Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment

 

1.Le fidèle: Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous me visitiez ; ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me laissez pauvre et désolé.

Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer, je ne serais pas encore digne de vos consolations.

Rien ne m'est dû que la verge et le châtiment, car je vous ai souvent et grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre.

Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre consolation.

Mais vous, ô Dieu tendre et clément ! qui ne voulez pas que vos ouvrages périssent pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases de miséricorde, vous daignez consoler votre serviteur au-delà de ce qu'il mérite, et d'une manière toute divine.

Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes !

 

2.Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux consolations du ciel ?

Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger.

Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous élèveriez contre moi et personne ne me défendrait.

Qu'ai-je mérité pour mes péchés, sinon l'enfer et le feu éternel ?

Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d'opprobre et de mépris; je ne mérite point d'être compté parmi ceux qui sont à vous. Et, bien qu'il me soit douloureux de l'entendre, je rendrai cependant contre moi témoignage à la vérité, je m'excuserai de mes péchés, afin d'obtenir de vous plus aisément miséricorde.

 

3.Que dirai-je, couvert comme je le suis, de crime et de confusion ?

Je n'ai à dire que ce seul mot: J'ai péché, Seigneur; j'ai péché; ayez pitié de moi, pardonnez-moi.

Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m'en aille dans la terre des ténèbres, que recouvre l'ombre de la mort.

Que demandez-vous d'un coupable, d'un misérable pécheur, sinon que, brisé de regrets, il s'humilie de ses péchés ?

La véritable contrition et l'humiliation du coeur produisent l'espérance du pardon, calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue, protègent l'homme contre la colère à venir; et c'est alors que se rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser Dieu et l'âme pénitente.

 

4.Cette humble douleur des péchés vous est, Seigneur, un sacrifice agréable, et d'une odeur plus douce que celle de l'encens.

C'est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos pieds sacrés: car vous ne méprisez jamais un coeur contrit et humilié.

Là est le refuge contre la fureur de l'ennemi; là le pécheur se réforme et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractées au-dehors.

 

53. Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, ma grâce est d'un grand prix, et ne souffre point le mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.

Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête si vous désirez qu'elle se répande en vous.

Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même, ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme s'épanche devant Dieu en de ferventes prières afin de conserver la componction et une conscience pure.

Comptez pour rien le monde entier et occupez-vous de Dieu plutôt que des oeuvres extérieures.

Car votre coeur ne peut pas être à moi et se plaire en même temps à ce qui passe.

Il faut vous séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer votre âme de toute consolation terrestre.

C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles serviteurs de Jésus-Christ de se regarder ici-bas comme des étrangers et des voyageurs.

 

2.Oh ! qu'il aura de la confiance à l'heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde !

Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le coeur soit ainsi détaché de tout ; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de l'homme intérieur.

Cependant pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses proches comme aux étrangers et ne se garder de personne plus que de soi-même.

Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément tout le reste.

La parfaite victoire est de triompher de soi-même.

Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur de lui-même et maître du monde.

 

3.Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles et particuliers.

De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même naissent presque tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.

Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à eux-mêmes, à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme ensevelis dans la chair et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.

Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses inclinations déréglées et qu'il ne s'attache à nulle créature par un amour de convoitise ou particulier.

 

54. Des divers mouvements de la nature et de la grâce

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de la grâce, car, quoique très opposés, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu'à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut-il faire le discernement.

Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions: c'est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien.

 

2.La nature est pleine d'artifice; elle attire, elle surprend, elle séduit, et n'a jamais d'autre fin qu'elle-même.

La grâce, au contraire, agit avec simplicité et fuit jusqu'à la moindre apparence du mal ; elle ne tend point de pièges et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin.

 

3.La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement. Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité, recherche l'assujettissement, aspire à être vaincue et ne veut pas jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu et, à cause de Dieu, elle est prête à s'abaisser humblement au-dessous de toute créature.

 

4.La nature travaille pour son intérêt propre et calcule le bien qu'elle peut retirer des autres.

La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut être utile à plusieurs.

 

5.La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.

La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire.

 

6.La nature craint la confusion et le mépris.

La grâce se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus.

 

7.La nature aime l'oisiveté et le repos du corps.

La grâce ne peut être oisive et se fait une joie du travail.

 

8.La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.

La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne dédaigne point ce qu'il y a de plus rude et ne refuse point de se vêtir de haillons.

 

9.La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit du gain terrestre, s'afflige d'une perte et s'irrite d'une légère injure.

La grâce n'aspire qu'aux biens éternels et ne s'attache point à ceux du temps; elle ne se trouble d'aucune perte et ne s'offense point des paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.

 

10.La nature est avide et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne; elle aime ce qui lui est propre et particulier.

La grâce est généreuse et ne se réserve rien ; elle évite la singularité, se contente de peu et croit qu'il est plus heureux de donner que de recevoir.

 

11.La nature porte vers les créatures, la chair, les vanités, elle est bien aise de se produire.

La grâce élève à Dieu, excite la vertu, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au-dehors, et rougit de paraître devant les hommes.

 

12.La nature se réjouit d'avoir quelque consolation extérieure qui flatte le penchant des sens.

La grâce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul et, s'élevant au-dessus des choses visibles, elle met tous ses délices dans le souverain bien.

 

13.La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre; elle ne sait rien faire gratuitement mais, en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d'égal ou de meilleur, des faveurs ou des louanges; et elle veut qu'on tienne pour beaucoup tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle donne.

La grâce ne veut rien de temporel, elle ne demande d'autre récompense que Dieu seul et ne désire des choses du temps, même les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens éternels.

 

14.La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents; elle se glorifie d'un rang élevé, d'une naissance illustre; elle sourit aux puissants, flatte les riches et applaudit à ceux qui lui ressemblent.

La grâce aime ses ennemis mêmes, et ne s'enorgueillit point du nombre de ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins qu'ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus à l'innocent qu'au puissant, recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d'exhorter les bons à s'efforcer de devenir meilleurs, afin de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.

 

15.La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui la blesse.

La grâce supporte avec constance la pauvreté.

16.La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts.

La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l'éternelle sagesse et au jugement de Dieu.

 

17.La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d'être connue et de s'attirer la louange et l'admiration.

La grâce ne s'occupe point de nouvelles ni de ce qui nourrit la curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.

Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et l'estime, et à ne chercher en ce qu'on sait et en toute chose, que ce qui peut être utile, et l'honneur et la gloire de Dieu.

Elle ne veut point qu'on loue ni elle ni ses oeuvres; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.

 

18.Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu; c'est proprement le sceau des élus; c'est le gage du salut éternel. De la terre, où son coeur gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il était.

Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit au-dedans de l'homme l'image de Dieu.

 

55. De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine

 

1.Le fidèle: Seigneur mon Dieu, qui m'avez créé à votre image et à votre ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m'avez montré l'excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre ma nature corrompue, qui m'entraîne au péché et dans la perdition.

Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de l'esprit, et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en moi, si vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de votre sainte grâce.

 

2.Votre grâce, et une grâce très grande, est nécessaire pour vaincre la nature, inclinée au mal dès l'enfance.

Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine, de sorte que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le dérèglement d'une nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement ne la porte qu'au mal et vers les choses de la terre.

Le peu de force qui lui est restée est comme une étincelle cachée sous la cendre.

C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possède pas la pleine lumière de la vérité et que toutes ses affections sont malades.

 

3.De là vient, mon Dieu, que je me réjouis en votre loi selon l'homme intérieur, reconnaissant que vos commandements sont bons, justes et saints, qui condamnent tout mal et détournent du péché.

Mais, dans ma chair, je suis asservi à la loi du péché, obéissant plutôt aux sens qu'à la raison, voulant le bien et n'ayant pas la force de l'accomplir.

C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce qui aide ma faiblesse venant à manquer, au moindre obstacle je cède et je tombe.

Je découvre la voie de la perfection et je vois clairement ce que je dois faire.

Mais accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de parfait.

 

4.Oh ! que votre grâce, Seigneur, m'est nécessaire, pour commencer le bien, le continuer et l'achever !

Car sans elle je ne puis rien faire; mais je puis tout en vous, quand votre grâce me fortifie.

Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la nature ne sont rien !

Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.

Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants, mais la grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.

Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne doivent être comptées pour quelque chose sans elle.

Ni la foi, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont agréables sans la grâce et sans la charité.

 

5.Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit, et celui qui possède de grands biens humble de coeur !

Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre consolation, de peur que mon âme, épuisée, aride, ne vienne défaillir de lassitude.

J'implore votre grâce, ô mon Dieu ! je ne veux qu'elle; car votre grâce me suffit, quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature désire.

Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne craindrai aucun maux, tandis que votre grâce sera avec moi.

Elle est ma force, mon conseil, mon appui.

Elle est plus puissante que tous les ennemis et plus sage que tous les sages.

 

6.Elle enseigne la vérité et règle la conduite; elle est la lumière du coeur et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse, dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.

Que suis-je sans elle, qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est bon qu'à jeter ?

"Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne toujours; qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes oeuvres: je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il."

 

56. Que nous devons nous renoncer à nous-mêmes et imiter Jésus-Christ en portant la Croix

 

1.Jésus-Christ: Mon fils, vous n'entrerez en moi qu'autant que vous sortirez de vous-même.

Comme on possède en soi la paix lorsqu'on ne désire rien au-dehors, ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu.

Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement pour vous soumettre à

ma volonté sans répugnance et sans murmure.

Suivez-moi: je suis la voie, la vérité et la vie. Sans la voie on n'avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit point sans la vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez croire, la vie que vous devez espérer.

Je suis la voie qui n'égare point, la vérité qui ne trompe point, la vie qui ne finira jamais.

Je suis la voie droite, la vérité souveraine, la véritable vie, la vie bienheureuse, la vie incréée.

Si vous demeurez dans ma voie, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera, et vous obtiendrez la vie éternelle.

 

2. Si vous voulez parvenir à la vie, gardez mes commandements.

Si vous voulez connaître la vérité, croyez-moi.

Si vous voulez être parfait, vendez tout.

Si vous voulez être mon disciple, renoncez-vous vous-même.

Si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie présente.

Si vous voulez être élevé dans le ciel, humiliez-vous sur la terre.

Si vous voulez régner avec moi, portez la Croix avec moi.

Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la béatitude et de la vraie lumière.

 

3.Le fidèle : Seigneur Jésus, puisque votre vie était pauvre et que le monde la méprisait, donnez-moi de vous imiter et d'être aussi méprisé du monde.

Car le serviteur n'est pas plus grand que celui qu'il sert, ni le disciple au-dessus de son maître.

Que votre serviteur travaille à se former sur votre vie, parce que là est mon salut et la vraie sainteté.

Tout ce que je lis, tout ce que j'entends, hors cette vie céleste, ne me console ni ne me satisfait pleinement.

 

4.Jésus-Christ : Mon fils, puisque vous avez lu et que vous savez toutes ces choses, vous serez heureux si vous les pratiquez.

Celui-là m'aime, qui connaît et observe mes commandements; et je l'aimerai aussi, et je me manifesterai à lui, et je le ferai asseoir avec moi dans le royaume de mon Père.

 

5.Le fidèle : Seigneur Jésus, qu'il soit fait selon votre parole et votre promesse ; rendez-moi digne de ce bonheur immense.

J'ai reçu, j'ai reçu de votre main la Croix ; je la porterai, oui, je la porterai comme vous l'avez voulu, jusqu'à la mort.

Certes, la vie d'un bon religieux est une croix, mais une croix qui conduit à la gloire.

J'ai commencé, il n'est plus permis de retourner en arrière ; il n'y a plus à s'arrêter.

 

6.Allons, mes frères, marchons ensemble, Jésus sera avec nous.

Pour Jésus, nous nous sommes chargés de la Croix; continuons, pour Jésus, de porter la Croix.

Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide.

Voilà que notre Roi marche devant nous; il combattra pour nous.

Suivons avec courage, que rien ne nous effraye; soyons prêts à mourir généreusementdans cette guerre, et ne souillons pas notre gloire de la honte d'avoir fui la Croix.

57. Qu'on ne doit pas se laisser trop abattre quand on tombe en quelques fautes

1.Jésus-Christ : Mon fils, la patience et l'humilité dans les traverses me plaisent plus que beaucoup de joie et de ferveur dans la prospérité.

Pourquoi vous attrister d'une faute légère qu'on vous attribue ? Fût-elle plus grave, vous ne devriez pas en être ému.

Laissez donc tomber cela; ce n'est pas une chose nouvelle, ni la première fois que vous l'éprouvez, et ce ne sera pas la dernière, si vous vivez longtemps.

Vous avez assez de courage quand il ne vous arrive rien de fâcheux.

Vous savez même conseiller bien les autres et les fortifier par vos discours; mais lorsqu'il vous survient une affliction soudaine, vous manquez de conseil et de force.

Considérez votre extrême fragilité, dont vous avez si souvent l'expérience dans les plus petites choses; et toutefois Dieu le permet ainsi pour votre salut.

 

2.Bannissez de votre coeur, autant que vous le pourrez, tout ce qui le trouble. A-t'il été surpris, qu'il ne se laisse point abattre, mais qu'il se dégage sur-le-champ.

Souffrez au moins avec patience, si vous ne pouvez souffrir avec joie.

Lorsque vous êtes peiné d'entendre certaines choses et que vous en ressentez de l'indignation, modérez-vous et veillez à ce qu'il ne vous échappe aucune parole trop vive qui scandalise les faibles.

Votre émotion s'apaisera bientôt, et le retour de la grâce adoucira l'amertume intérieure.

Je suis toujours vivant, dit le Seigneur, pour vous secourir et vous consoler plus que jamais, si vous mettez en moi votre confiance et si vous m'invoquez avec ferveur.

 

3.Armez-vous de constance et préparez-vous à souffrir encore davantage.

Tout n'est pas perdu, quoique souvent vous soyez dans le trouble et tenté violemment.

Vous êtes un homme, et non pas un Dieu; vous êtes de chair, et non pas un ange.

Comment pourriez-vous toujours vous maintenir dans un égal degré de vertu lorsque cette persévérance a manqué à l'ange dans le ciel et au premier homme dans le paradis ?

C'est moi qui soutiens et qui délivre ceux qui gémissent;et j'élève jusqu'à moi ceux qui reconnaissent leur infirmité.

 

4.Le fidèle : Seigneur, que votre parole soit bénie; elle m'est plus douce que le miel à ma bouche.

Que ferais-je au milieu de tant d'afflictions et d'angoisses, si vous ne me ranimiez par vos saintes paroles ?

Pourvu que je parvienne enfin au port du salut, peu m'importe que je souffre, et combien je souffre.

Accordez-moi une bonne fin: donnez-moi de passer heureusement de ce monde à l'autre.

Souvenez-vous de moi, mon Dieu, et conduisez-moi dans la voie droite vers votre royaume. Ainsi soit-il.

 

58. Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu

 

1.Jésus-Christ : Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts et sur les jugements cachés de Dieu; pourquoi l'un est abandonné tandis qu'un autre reçoit des grâces si abondantes; pourquoi celui-ci n'a que des afflictions et celui-là est comblé d'honneurs.

Tout cela est au-dessus de l'esprit de l'homme et nulle raison ne peut, quels qu'en soient ses efforts, pénétrer les jugements divins.

Quand donc l'ennemi vous suggère de semblables pensées ou que les hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du prophète : Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits.

 

2.Et encore : Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par eux-mêmes.

Il faut craindre mes jugements et non les approfondir, parce qu'ils sont incompréhensibles à l'intelligence humaine.

Ne disputez pas non plus des mérites des saints, ne recherchez point si celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le royaume des cieux.

Ces recherches produisent souvent des différends et des contestations inutiles: elles nourrissent l'orgueil et la vaine gloire, d'où naissent des jalousies et des dissensions, celui-ci préférant tel saint, celui-là tel autre, et voulant qu'il soit le plus élevé.

L'examen de pareilles questions, loin d'apporter aucun fruit, déplaît aux saints. Car je ne suis point un Dieu de dissension mais de paix, et cette paix consiste plus à s'humilier sincèrement qu'à s'élever.

 

3.Quelques-uns ont un zèle plus ardent, une affection plus vive pour quelques saints que pour d'autres; mais cette affection vient plutôt de l'homme que de Dieu.

C'est moi qui ai fait tous les saints, moi qui leur ai donné la grâce, moi qui leur ai distribué la gloire.

Je sais les mérites de chacun: je les ai prévenus de mes plus douces bénédictions.

Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: je les ai choisis au milieu du monde et ce ne sont pas eux qui m'ont choisi les premiers.

Je les ai appelés par ma grâce; je les ai attirés par ma miséricorde, et conduits à travers des tentations diverses.

J'ai répandu en eux d'ineffables consolations: je leur ai donné de persévérer et j'ai couronné leur patience.

 

4.Je connais le premier et le dernier et je les embrasse tous dans mon amour immense.

C'est moi qu'on doit louer dans tous mes saints, moi qu'on doit bénir au-dessus de tous et honorer en chacun de ceux que j'ai ainsi élevés dans la gloire et prédestinés, sans aucun mérites précédents de leur part.

Celui donc qui méprise le plus petit des miens n'honore pas le plus grand parce que j'ai fait le petit et le grand.

Et quiconque rabaisse quelqu'un de mes saints me rabaisse moi-même et tous ceux qui sont dans le royaume des cieux.

Tous ne sont qu'un par le lien de la charité; ils n'ont tous qu'un même sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même amour.

 

5.Et ce qui est plus parfait encore, ils m'aiment plus qu'ils ne s'aiment, plus que tous leurs mérites.

Ravis au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour, ils se plongent et se perdent dans le mien et s'y reposent délicieusement.

Rien ne saurait partager leur coeur ni les détourner vers un autre objet; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d'une charité qui ne peut s'éteindre.

Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les hommes qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir sur l'état des saints. Ils retranchent et ils ajoutent suivant leur inclination, et non pas selon que l'a réglé la Vérité éternelle.

 

6.En plusieurs c'est l'ignorance, et surtout en ceux qui, peu éclairés par la lumière divine, aiment rarement quelqu'un d'un amour parfait et purement spirituel.

Une inclination naturelle et une affection toute humaine les attire vers tel ou tel saint ; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la terre.

Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits et ce que la lumière d'en haut découvre à ceux qu'elle éclaire.

 

7.Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses qui passent votre intelligence; travaillez plutôt avec ardeur à obtenir une place, fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu.

Et quand quelqu'un saurait qui des saints est le plus parfait et le plus grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette connaissance, s'il n'en tirait un nouveau motif de s'humilier devant moi et de me louer davantage ?

Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui considère combien il est éloigné de la perfection des saints, se rend plus agréable à Dieu que celui qui dispute sur le degré plus ou moins élevé de leur gloire.

Il vaut mieux prier les saints avec larmes et avec ferveur et implorer humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement à pénétrer le secret de leur état dans le ciel.

 

8.Ils sont heureux, contents ; qu'avons-nous besoin d'en savoir plus, et n'est-ce pas assez pour réprimer tous nos vains discours ?

Ils ne se glorifient point de leurs mérites parce qu'ils ne s'attribuent rien de bon, mais qu'ils attribuent tout à moi, qui leur ai tout donné par une charité infinie.

Ils sont remplis d'un si grand amour de la Divinité, d'une joie si surabondante que, comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne peut manquer à leur félicité.

Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes, et leur humilité me les rend plus chers et les unit plus étroitement à moi.

C'est pourquoi il est écrit qu'ils déposaient leurs couronnes au pied du trône de Dieu, qu'ils se prosternaient devant l'Agneau, et qu'ils adoraient Celui qui vit dans les siècles des siècles.

 

9.Plusieurs recherchent qui est le premier dans le royaume de Dieu, lesquels ignorent s'ils seront dignes d'être comptés parmi les derniers.

C'est déjà quelque chose de grand d'être le plus petit dans le ciel, où tous sont grands, parce que tous seront appelés et seront en effet les enfants de Dieu.

Le moindre des élus sera comme le chef d'un peuple nombreux tandis que le pécheur, après une longue vie, ne trouvera que la mort.

Ainsi, quand mes disciples demandèrent qui serait le plus grand dans le royaume des cieux, ils entendirent cette réponse: Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme des petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux.

Celui donc qui se fera petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux.

 

10.Malheur à ceux qui dédaignent de s'abaisser avec les petits parce que la porte du ciel est basse et qu'ils n'y pourront passer.

Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation parce que, quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils demeureront dehors poussant des hurlements.

Humbles, réjouissez-vous; pauvres, tressaillez d'allégresse; parce que le royaume de Dieu est à vous, si cependant vous marchez dans la vérité.

59. Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu seul

1.Le fidèle : Seigneur, quelle est ma confiance en cette vie et ma plus grande consolation au milieu de tout ce qui s'offre à mes regards sous le ciel ?

N'est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la miséricorde est infinie ?

Où ai-je été bien sans vous ? et avec vous où ai-je pu être mal ?

J'aime mieux être pauvre à cause de vous que riche sans vous.

J'aime mieux être avec vous voyageur sur la terre, que de posséder le ciel sans vous. Où vous êtes, là est le ciel; et la mort et l'enfer sont où vous n'êtes pas.

Vous êtes tout mon désir; et c'est pourquoi je ne puis, loin de vous, que soupirer, gémir, prier.

Je ne puis me confier pleinement qu'en vous, ni espérer dans mes besoins de secours que de vous seul, ô mon Dieu !

Vous êtes mon espérance, ma confiance, mon consolateur toujours fidèle.

 

2.Tous cherchent leur intérêt: vous seul vous ne cherchez que mon salut et mon avancement, et vous disposez tout pour mon bien.

Même quand vous m'exposez à beaucoup de tentations et de peines, c'est encore pour mon avantage; car vous avez coutume d'éprouver ainsi ceux qui vous sont chers.

Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces épreuves, que si vous me remplissiez des plus douces consolations.

 

3.C'est donc en vous, Seigneur mon Dieu, que je mets toute mon espérance et tout mon appui; c'est dans votre sein que je dépose toutes mes afflictions et toutes mes angoisses ; car je ne trouve que faiblesse et inconstance dans tout ce que je vois hors de vous.

Il n'est point d'amis qui puissent me servir, point de protecteurs qui me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil utile, ni de livre qui me console, ni de trésor assez grand pour me racheter, ni de lieu assez secret pour m'offrir un sûr asile, si vous ne daignez vous-même me secourir, m'aider, me fortifier, me consoler, m'instruire et me prendre sous votre garde.

 

4.Car tout ce qui semble devoir procurer la paix et le bonheur n'est rien sans vous et réellement ne sert de rien pour rendre heureux.

Vous êtes donc le principe et le terme de tous les biens, la plénitude de la vie, la source inépuisable de toute lumière et de toute parole; et la plus grande consolation de vos serviteurs est d'espérer uniquement en vous.

Mes yeux sont élevés vers vous; en vous je mets toute ma confiance, mon Dieu, Père des miséricordes.

Sanctifiez mon âme, bénissez-la de votre céleste bénédiction, afin qu'elle devienne votre demeure sainte, le siège de votre éternelle gloire, et que, dans ce temple où vous ne dédaignez pas d'habiter, il n'y ait rien qui offense vos regards.

Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bonté et, selon l'abondance de vos miséricordes, exaucez la prière de votre serviteur, misérable exilé loin de vous dans la région des ténèbres et de la mort.

Protégez et conservez l'âme de votre pauvre serviteur au milieu des dangers de cette vie corruptible; que votre grâce l'accompagne et la conduise, par le chemin de la paix, dans la patrie de l'éternelle lumière. Ainsi soit-il.