La cathédrale Saint-Pierre

Sa façade

C'est le 7 avril 1844, au jour de Pâques, que le jeune évêque Godefroy Brossay Saint-Marc inaugura la nouvelle cathédrale du diocèse de Rennes. Marquons ce 150e anniversaire [article publié dans La Vie Diocésaine de 1994] de quelques réflexions sur cet édifice singulier qui gagne à être connu pour être aimé. Commençons par la façade, relais majestueux entre la cathédrale gothique, démolie complètement au milieu du XVIIIe siècle, et la suivante, mise en chantier juste avant la Révolution.

cathédrale- façade

Avec ses fenêtres aux sombres volets, toujours clos, et sa verrière aveugle, cette façade un peu éteinte ressemble à un retable géant que le grand air aurait fait pousser en hauteur et qui aurait perdu sa peinture centrale et ses statues. Il faut les belles soirées de soleil pour que le granit bien appareillé se réchauffe et prenne la couleur du miel. Détail sympathique : les quarante-quatre colonnes qui l'animent annoncent les quarante-quatre piliers de l'intérieur de l'église...

Elle paraît marquée du sceau du "Grand Siècle", mais sa construction s'échelonna en fait de 1541 à 1704, des dernières années de François 1er et du saint évêque Yves Mayeuc au crépuscule du "Roi-Soleil". Si au total elle semble homogène, et même trop répétitive d'un étage à l'autre, il y a quantité de nuances à observer.
Ainsi le premier niveau est d'un granit plus doré et les tambours des colonnes sont moins épais. Cette partie reflète la Renaissance. A l'obsession du solide (1), se joint la finesse des détails, surtout dans les niches et aux portes latérales. Il existait en avant de la grande porte un portique qui offrait au regard la pierre de consécration (15 septembre 1541). Il fut détruit à partir de 1681 et remplacé par la tribune que l'on voit aujourd'hui.
Les deuxième et troisième niveaux qui encadrent la grande verrière donnent à l'édifice la solennité d'un arc de triomphe solidement rythmé par les colonnes jumelles où se succèdent les chapiteaux doriques, ioniques et corinthiens (2). Leur construction fut mouvementée : à peine finis en tuffeau, on obligea en 1651 l'architecte Tugal Caris (3) à tout recommencer en granit ! Toujours l'obsession du solide...
L'achèvement de ces niveaux et les tours proprement dites sont dus à Pierre Corbineau (4), rival heureux de Tugal Caris après 1654, et à un membre de sa famille, François Huguet (5), qui termina l'étage des cloches après bien des atermoiements et coiffa le tout de pots à feu. L'œuvre fut parachevée avec le fronton ambitieux à la gloire du Roi-Soleil. Les clés de saint Pierre, égale­ment figurées, rappellent que l'édifice est consacré au chef des apôtres.
L'intérieur du narthex actuel est décevant, malgré la beauté des pierres et l'épaisseur impressionnante du mur ouest. On a peine à imaginer que cet espace bâtard (6) servit de première travée à la cathédrale gothique. Au centre, quand la grande verrière éclairait la nef, la voûte était une fois et demie plus élevée. Par contre, sur les côtés, la hauteur correspond à celle des collatéraux de la cathédrale gothique. De même pour la largeur.

Notes

(1) La cathédrale du XIIIe siècle donnait sans cesse des frayeurs quant à son équilibre. La façade s'écroula en partie en 1539 et on dut la démolir complètement.

façade

(2) On peut reconnaître l'influence de la façade de l'église Saint-Gervais à Paris (1616), probablement de Salomon de Brosse (comme les plans du Parlement de Bretagne), et plaquée elle aussi sur une nef gothique.

(3) Tugal Caris a laissé chez nous les retables de Saint-Sauveur de Redon, Availles-sur-Seiche et Gaël. Il dirigea les travaux de 1640 à 1654. Dès 1647, il fut évincé du Parlement de Bretagne et remplacé par P. Corbineau. (voir la thèse de Jacques Salbert, les ateliers et retabliers lavallois... 1976 ; lire aussi le «Journal d'un bourgeois de Rennes au XVIIe siècle, présenté par Bruno Isbled, éd. Apogée, 1993, p. 194 et 199)

(4)Le plus coté des retabliers lavallois. Il laissa des retables à Piré, Domalain, Brie, Torcé, Drouges... toujours de qualité. Il fut inhumé chez les Cordeliers, près du Parlement, dont il dirigea longtemps les travaux à la suite de Tugal Caris.

cathédrale

(5) On lui doit le retable de Boistrudan.

(6) Le mur de séparation avec l'église est artificiel et le plafond, très négligé. Les vitraux de Max Ingrand (les évêques de l'ancienne cathédrale et des trois diocèses) sont plats.

Le temple néo-classique de Mathurin Crucy ou la cathédrale des anges.

"Je me suis attaché constamment à la simplicité et à la pureté".  Mathurin Crucy

Le « siècle des lumières » n'appréciait guère l'architecture lumineuse du XIIIe : quand fut repensé le centre de Rennes après l'incendie de 1720, l'architecte Gabriel déclara sans états d'âme que la vieille cathédrale était irréparable. Elle fut définitivement abandonnée en 1754 après l'écroulement d'une partie du chœur et divers projets furent élaborés pour la reconstruire derrière la façade récemment achevée (7). Ce fut finalement un jeune et brillant architecte nantais, Mathurin Crucy, qui s'imposa en 1785 (8). Il surveilla les travaux d'un chantier interminable et maintes fois interrompu, de 1786 à 1825, année qui précéda sa mort. Il fut secondé par deux architectes rennais, Philippe Binet, puis Louis Richelot qui pour­suivit son œuvre dans le même esprit jusqu'en 1846.
Le dessin ci-dessous est repris d'un lavis de Crucy de 1786 portant le titre : "Coupe et élévation sur la longueur de l'ouest à l'est de l'église-cathédrale en construction à Rennes" (musée de Bretagne, Rennes). Il suffit à suggérer l'esprit de cet édifice. Voici juste quelques observations.
Projet Crucy Elévation - II ne semble pas que Crucy ait travaillé l'espace sous les tours, laissé tel qu'il était au temps de la cathédrale gothique.
- La jonction nef-transept, puis chœur-abside est harmonieuse : huit colonnes et une coupole, puis quatre colonnes et une demi-coupole. Nef et chœur sont moins lumineux que transept et abside (noter les fenêtres, disparues aujourd'hui).
- Le tout est fondu dans des matériaux très clairs (voûte avec cais­sons à rosace en stuc, colonnes en pierre grise, pavement de marbre...) donnant une tonalité très différente de celle de maintenant.
- Seul le maître-autel, tout au fond du chœur est orienté. Les autels du transept et des chapelles latérales sont au nord et au sud.
- Le décor est volontairement réduit pour laisser leur pureté aux volumes : bas-reliefs avec guirlande de fruits et candélabres dans les collatéraux et le transept, frise en grisaille dans le déambulatoire.
- Les anges sont le leitmotiv du décor figuré : sur la peinture de l'Annonciation dans le transept nord et sur celle de la Libération de Pierre dans le transept sud ; enfin de part et d'autre du tabernacle et de la croix à l'autel majeur : programme remarquable de cohérence et de simplicité.
- Du point de vue de l'architecture, ce projet sera assez fidèlement mené à terme. Les principales modifications, du vivant de Crucy et de Richelot, concernent la coupole, simplifiée par la mise en place de pendentifs, et l'ouverture de fenêtres dans les chapelles latérales.
Du point de vue du décor, l'essentiel fut aussi réalisé par Richelot, avant d'être systématiquement repris par Langlois au temps de Brossay-Saint-Marc...
Terminons par l'appréciation de Daniel Rabeau, spécialiste du XVIIIe en France :
« Crucy, à la suite de Soufflet (Panthéon actuel) et de Chalgrain (Saint-Philippe-du-Roule) donne néanmoins [ici] une version très personnelle de l'église-temple, sans aucun doute le plus grand vaisseau néo-classique de la fin du XVIIIe siècle en France »(9).

Pierre et l'Ange 1828 Cathédrale de Rennes

Saint Pierre et l'Ange

Détail du tableau de la Libération de Pierre
Ce tableau, placé en 1828 dans le transept sud, mais commandé en 1821, du vivant de Crucy. Le peintre Henri-Joseph de Forestier (vers 1785-1872), formé à Rome, y joue sur les contrastes : lumière et ténèbres, haut et bas... Déjà opposés aux soldats endormis, l'Ange et Pierre s'opposent entre eux. L'Ange, jeune et très idéalisé, s'inspire de la Renaissance, tandis que Pierre, exagérément vieilli, doit beaucoup au caravagisme. Sa faiblesse fait éclater la force de Dieu.
Face à ce tableau, il faut imaginer une Annonciation comparable à celle de l'église Toussaint (L'Assomption qu'on voit actuellement fut mise en place en 1844).
Cette peinture de la Libération de Pierre a été restaurée et remise en honneur grâce à l'exposition de 1993 à Vannes sur « La peinture religieuse en Bretagne au XIXe siècle ».

NOTES

(7) Plans en croix grecque (Abeille), longiforme (Potain, bras droit de Soufflot), à double transept (Piou)...

(8) En 1781, Mathurin Crucy avait fait un premier projet, très monumental, avec colonnades dans le transept et vaste coupole. Refusé surtout pour raisons financières, il dut être simplifié et aboutit à celui de 1785, enfin accepté.
Mathurin Crucy (1749-1826) se forma à Nantes, Paris (E.L. Boulée) puis Rome. Tout en étant « architecte – voyer » (responsable de l'urbanisme) à Nantes, il travailla beaucoup pour l'entreprise familiale de construction navale. La ville de Nantes reste très marquée par ses travaux, surtout de 1780 à 1800, et le choix de Saint-Nazaire comme port lui revient. Il fut admis à la loge maçonnique de Nantes en 1803.

(9) Dans « Mathurin Crucy, 1749-1846, architecte nantais néo-classique », catalogue de l'exposition de 1986 au musée Dobrée de Nantes, p. 22. La plupart des renseignements sur Crucy et son activité sont empruntés à ce catalogue, réalisé par Claude Cosneau, conservateur de ce musée.


Une basilique romaine pour le premier archevêque de Rennes

choeur

A Pie IX souverain pontife, à Godefroy premier archevêque

(inscriptions de l'abside encadrant le Christ et les apôtres)

A peine inaugurée en 1844, la cathédrale de Rennes était démodée. Le temple néo-classique du franc-maçon Crucy semblait païen, son austère simplicité, froideur, ettiédeur, la douceur de sa gamme colorée. L'architecte Richelot qui poursuivait l’œuvre depuis vingt ans dut sentir le vent tourner : il se retira en 1846. Charles Langlois, son successeur, ouvert à tous les styles, sembla d'abord paisiblement continuer la mise en place du mobilier. Mais déjà, avec l'entreprenant évêque, Godefroy Brossay-Saint-Marc, vrai prince de l'Église et Rennais passionné de sa ville, il nourrissait des projets plus grandioses (10).
L'occasion de reprendre l'ouvrage fut donnée en 1858 lorsque le « préfet violet », usant à fond de son poids politique, obtint de Napoléon III le titre d'archevêque. La jeune cathédrale, qui avait vu son diocèse presque doubler avec la création des départements, se trouvait à présent métropole de toute la Bretagne (11).
Deux faiblesses paraissaient indignes : le manque d'élévation et la pauvreté du décor. Sur le premier point, il suffit de regarder la dizaine d'églises d'Edmond Brossay-Saint-Marc, frère de l'archevêque, d'un néo-gothique très vertical, pour imaginer la déconvenue familiale devant cette coupole aplatie et ces voûtes en plein-cintre reposant directement sur les colonnades. On rêva de couronner les tours d'un étage supplémentaire avec dôme (un peu comme à Notre-Dame en Saint-Melaine), de dresser la coupole à lanternon sur un tambour comme à Saint-Pierre de Rome, d'adopter un plafond plat pour dégager les murs comme à Sainte-Marie-Majeure... Mais Viollet-le-Duc, au nom de l'État, coupa les ailes du rêve en interdisant toute modification de structure sur l'édifice neuf.
cathédrale actuelle Ne restait plus que le deuxième point, toléré à condition que cette reprise du décor fût assurée par le diocèse. Une souscription fut ouverte en 1863 et Godefroy puisa dans sa fortune personnelle (12). Au bout d'une quinzaine d'années, la métamorphose était presque achevée. Faux marbres en stuc, caissons, dorures, vastes compositions picturales visaient à recréer l'ambiance des basiliques romaines, héritières elles aussi des formes païennes. Le rouge et le vert relayaient noblement le blanc et le bleu. L'or était partout sur les voûtes. Plusieurs fenêtres avaientété fermées, favorisant le recueillement de la pénombre et offrant de vastes espaces à peindre. Ce décor peint était ambitieux : il exaltait d'une part la papauté, au travers de Pierre (Pie IX avait bien des soucis avec Garibaldi et Vatican I) et la hiérarchie en général, d'autre part la Bretagne dépendant de cette métropole. Étaient, bien sûr, honorés les thèmes typiquement catholiques (la Vierge dans le transept, occasion de chanter aussi sainte Anne, patronne des Bretons, et le dogme récent de l'Immaculée-Conception, les saints, les sacrements, l'eucharistie, la croix...).
projet Langlois De ce travail gigantesque, nous connaissons les principaux acteurs : la maison Crapoix de Paris pour l'habillage de stuc (celui des colonnes frappe beaucoup l'imagination) ; l'atelier Clodius Lavergne, également de Paris, pour les vitraux, dédiés aux évêques de Rennes et culminant dans la pourpre cardinalice du premier archevêque (13) ; d'A. Jobbé-Duval pour les peintures décoratives (14) et d'Alphonse Le Hénaff de Guingamp pour la peinture d'histoire. Cette partie du décor, un des plus solennels du XIXe siècle, joue un rôle capital dans l'appréhension de l'édifice. Au fond de l'abside dorée, le Christ domine tout et confie l'univers aux douze apôtres, tout en donnant les clés à Pierre (15). Dans le déambulatoire, les saints des huit anciens diocèses bretons (Nantes exclu) s'en vont porter l'évangile aux extrémités du monde...(16)

déambulatoire

Saint-Pierre de Rennes est une des cathédrales françaises les plus récentes. Elle n'en conserve pas moins un environnement médiéval et classique que lui envient bien des édifices gothiques prestigieux.

NOTES

(10) Dès 1853, le décor de la voûte qui s'abîmait permit de rêver à autre chose. A cette première période de l'activité }de Langlois, il faut attribuer l'ouverture de fenêtres dans les chapelles latérales et ledébut de leur décor peint. La première peinture datée (première chapelle à droite en entrant) d'Antoine Chalot, celui de Comblessac, donne déjà une vue de la cathédrale avec un dôme sur tambour (1858).

(11) La Bretagne jusqu'alors avait toujours dépendu de Tours, malgré les tentatives médiévales d'émancipation au profit de Dol. Nantes et son diocèse restaient rattachés à Tours. L'influence de Tours se remarque toujours chez nous au nombre de paroisses sous le patronage de saint Martin... Parfois remplacé par saint Pierre à la fin du XIXe.

(12) Considérable. Son père, un "plébéien", s'était enrichi sous l'empire.

(13) En 1875 Pie IX récompensa ainsi le vieux lutteur qui l'avait toujours soutenu. A raison de deux blasons d'évêque par fenêtre, en régressant, on arrive au XIIIe. Peut-être les fenêtres des chapelles latérales étaient-elles destinées aux évêques antérieurs ? Leurs vitraux furent soufflés pendant la guerre et remplacés par des compositions de Max Ingrand avec les blasons et devises des successeurs de Brossay-Saint-Marc. La série s'arrête au cardinal Roques et il reste trois fenêtres disponibles...

(14) Ce travail a pris de l'importance depuis la disparition d'une oeuvre similaire au parlement de Bretagne, dans l'incendie du 4 février 1994.

(15) Par chance, la famille du peintre a conservé les esquisses. On voit par exemple qu'à l'origine la composition s'équilibrait entre Pierre et Jean, tous deux agenouillés. Pierre recevait les clés et Jean le calice. Finalement, l'insistance fut mise uniquement sur l'autorité pontificale : clés d'une main, globe avec croix papale de l'autre... Le tout fut souligné par la phrase "Tibi dabo claves regni coelorum".

(16) Les esquisses ont également été conservées. Le travail de Le Hénaff fut moins apprécié dans le transept, surtout le cycle sur la vie de la Vierge. Pour le transept nord, Le Hénaff fut remplacé par Simon Langlois qui traite du Mariage de la Vierge et de l’Annonciation à la façon des fresquistes de la Renaissance italienne. Le projet de peintures dans la nef (à la gloire des évêques de Rennes) fut abandonné.

Une basilique romaine pour l’archevêque des Bretons

le Pélican

La cathédrale révisée par Godefroy Brossay-Saint-Marc et Charles Langlois devenait un immense et somptueux coffre à bijoux. Il lui fallait un mobilier à la hauteur. Pie IX y contribua. En 1870, il envoya de Rome (en passe de lui échapper !) des marbres antiques pour faire un nouveau maître-autel. Ce sont des Italiens qui ont façonné le tabernacle, et surtout sa mosaïque extraordinaire (17). Sur fond d'azur se détache, visible de loin, le Sacrifice du Pélican,thème eucharistique traditionnel, mais surtout motif du blason de Monseigneur Saint-Marc, maintes fois présent dans l'édifice. Sur cet autel se posèrent les deux anges exquis de Barré (1847), ainsi que la croix et les chandeliers (1823) rescapés du précédent mobilier (18). Pie IX offrit encore un calice d'or et l'archevêque en commanda un de cristal de roche. On opta pour une croix processionnelle néo-gothique. Les vêtements liturgiques eurent l'apparat qu'on attendait (19).
pelican On n'oublia pas les reliques. Furent mises à l'honneur celles de saint Amand, prédécesseur de saint Melaine (20). Hérault réalisa une châsse imposante pour son corps reconstitué (1852). L'évêque a l'air de voir dans un songe la scène peinte face à lui quenousavons dessinée en couverture : un prêtre, avec ses acolytes portant les attributs épiscopaux, vient au nom du ciel sortir Melaine de sonabbaye de Platz pour le conduire à la cathédrale de Rennes (21). On avait retrouvé aussi, au fond des Apennins, quelques restes de saint Modéran, un évêque de Rennes parti mourir en Italie, beau symbole en un temps où l'on se dépensait sans compter pour sauver la papauté menacée.
Disons quelques mots des chapelles latérales où l'on remarque surtout aujourd'hui les confessionnaux dessinés par Langlois. Crucy les avait voulues très sobres, sans fenêtre, avec les autels face aux allées. Quand on eut ouvert les fenêtres, les autels dessinés par Richelot furent mis à l'orient et décorés. Mais on se préoccupa surtout de poser des grandes peintures et des statues. Cet ensemble est très révéla­teur de l'époque, en particulier les peintures, mieux connues aujourd'hui (Baptême du Christ, de J. Jouy 1846, Saint Melaine d'A. Briand, 1847, Vierge de la cité d'A. Chalot 1858, Anges adorant le Sacré-Cœur de Jésus de L. Brune 1862...).
De cette période de grandeur, retenons encore les orgues qui dialoguent à 80 mètres de distance, celui du chœur (Merklin) rapporté de l'exposition de 1867 à Paris et ce grand orgue (Cavaillé-Coll, 1872) qui triomphe au fond de la nef. L'avez-vous remarqué, cette année, sur les affiches de Rennes, ville d'Art et d'Histoire ?
saint Melaine Couvrait le tout le bourdon neuf, la plus pesante cloche de Bretagne (1867, Bollée du Mans). On l'avait baptisé Godefroy...
Quand le prélat fut nommé cardinal en 1875, l'aménagement touchait à son terme. Toutefois, jusqu'en 1878, date de sa mort, des décisions furent prises qui n'allaient pas trouver les conclusions qu'on attendait, à propos de la coupole, des peintures historiques, du chemin de croix.
En 1875, on passa outre la volonté de Viollet-le-Duc de ne pas toucher aux structures de l’édifice. La coupole assez plate de Crucy, avec sa couverture à quatre pans, fut déposée et, fin 1877, on commença à placer l'ossature métallique des deux coupoles superposées avec orifice circulaire dessinées par Langlois (maison Moisant, de Paris).
En 1876, Le Hénaff fut renvoyé, pour des raisons difficiles à préciser entièrement, et Simon Langlois fut choisi pour poursuivre les peintures historiques, élément capital du décor entrepris.
nef Vers la même époque, on décida de remplacer le chemin de croix (1845) par une œuvre plus monumentale. Les 14 stations, confiées à J.M. Valentin, succéderaient aux panneaux à candélabres sur fond bleu de Crucy qui prolongeaient jus­qu'alors ceux du transept. On continuait ainsi à éliminer le décor néo-classique.

Un héritage remis en cause

G. Brossay-Saint-Marc mourut en février 1878, comme après Pie IX. On l'enterra au milieu du chœur, sous son chapeau de cardinal. Une souscription fut lancée pour lui dédier un monument à la hauteur de ses 37 années de règne. Il fut confié aussi à J.M. Valentin, quand il aurait achevé celui de Bourg-des-Comptes (22).
Mais une page était tournée. Le successeur, Monseigneur Place, fit appel à l'État pour financer l'achèvement. Aussitôt Langlois fut révoqué (1879), à cause de la coupole entreprise sans autorisation. Il était prévisible que son remplaçant, comme architecte diocésain, Jean Guadet, ne suivrait pas docilement le chemin tracé...

Notes

(17) La technique est particulière. C'est une mosaïque aux minuscules tesselles qui imite ta peinture (dans la tradition de Saint-Pierre de Rome). Derrière, au cul-de-four de l'abside, c'est l'inverse : la peinture géante de Le Hénaff fait penser à une mosaïque...

(18) Ceux-ci sont remarquables de finesse, en particulier les médaillons avec Marie, le Christ et Saint Pierre, belle synthèse des thèmes de la cathédrale de Crucy.

(19) Le plus spectaculaire, la chape aux fils d'or avec Marie couronnée reine du ciel, sera toutefois offerte à la cathédrale, plus tard, en 1900 (atelier Henry Lyon).

(20) Très vénéré pour obtenir un temps plus clément. D'où de belles processions de l'abbaye Saint-Melaine à la cathédrale de Rennes. Voir B. Isbled « moi, Claude Bordeaux..., journal d'un bourgeois de Rennes au XVIIe siècle », Rennes. 1992.

(21) Cet ensemble très scénique, châsse et tableau, se trouve dans la chapelle St- Amand, en tête des chapelles nord. Au sud lui faisait pendant la chapelle St- Melaine, à présent envahie par le retable flamand. Le peintre rennais, Auguste Briand, né en 1804, a réalisé plusieurs peintures religieuses, dont le Christ en agonie de l'église Toussaints (1838).

(22) La famille de l'archevêque habitait alors au château du Boschet, en Bourg-des-Comptes.

Jean-Marie Valentin, un des plus remarquables sculpteurs du XIXe dans l'ouest était né à Bourg-des-Comptes.

La cathédrale après Monseigneur Brossay-Saint-Marc

saint Pierre

« Il est une oeuvre, N.T.C.F., que nous regretterions infiniment de laisser inachevée, je veux parler de notre Église Métropolitaine, qui n'a jamais été terminée, et qui par son état de nudité ressemble bien plus à une salle de spectacle qu'à la Métropole de la pieuse Bretagne.
C'est donc à ce sujet, N.T.C.F., que nous venons faire un appel à votre générosité, en proposant une souscription qui nous permettra d'exécuter, dans l'ancien vaisseau de notre Église Cathédrale, ce que l’on appelle une Basilique romaine, dans le genre en petit de Saint-Pierre du Vatican lui-même. »
(extrait du mandement de carême de 1863)

Le grand rêve de Mgr Saint-Marc dut prendre parfois des airs de cauchemar ! A sa mort, les échafaudages envahissaient encore le carré du transept. L'énormité des sommes engagées par le diocèse avait été un souci constant. Le chanoine Brune (23) ne manquait pas d'élever des doutes sur cette entreprise démesurée.
Le prélat disparu, on voit que tout le monde en avait assez de ce chantier interminable et ruineux. Dans le transept nord, les peintures décoratives de Jobbé-Duval sont stoppées à quelques mètres carrés de leur achèvement, et le cycle de la Vie de la Vierge, commencé dans le transept sud, tourne court du côté nord : le contrat de Simon Langlois ne fut pas renouvelé après l'Annonciation.
cathédrale actuelle L'arrivée du Vendéen Mgr Place, fin 1878, n'arrangea rien. Il préféra investir dans les écoles. Nous avons déjà dit qu'il fit appel aux fonds publics pour en finir. Cette décision fut fatale à Charles Langlois qui s'était lancé dans la reprise de la coupole sans en référer à l'État, sûr que le cardinal paierait. Il perdit son poste d'architecte diocésain fin 1879.Ses successeurs seront des fonctionnaires parisiens.
Le premier fut Alfred Coisel (24). Son passage, quoique bref (il mourut subitement en 1883), semble avoir privilégié un retour aux formes néo-classiques de Crucy aux dépens de Langlois.
Cela se voit principalement à la coupole. Si le dôme (la coupole supérieure) mis en place par Langlois fut maintenu, la coupole inférieure fut complètement reprise. De structure métallique plus légère, elle ne porte plus que des caissons en staff, sur des modèles réalisés par le sculpteur parisien Léon Perrey. Les fleurs, alignées comme un carré de salades, renvoient à des modèles antiques. Langlois fut peiné de cette trahison du décor des voûtes (25).
Coisel choisit aussi l'emplacement du monument à Mgr Saint-Marc. Cette œuvre élégante et sévère, de J.M. Valentin pour la statue (et de Hérault fils pour le socle), est probablement la plus belle sculpture funéraire du XIXe en Ille-et-Vilaine. Toutefois, elle sonne le glas du décor historique, puisqu'elle occupe la place réservée à une peinture.
Le chemin de croix fut exécuté à cette époque. J.M. Valentin le réalisa de l'été 1878 à 1883. C'est une lente variation sur la Passion, traitée à la façon d'une frise de la Rome impériale (26).
Julien Guadet (27) remplaça Alfred Coisel. Ses interventions, plutôt sages, ont porté principalement sur la chaire et le monument à Mgr Gonindard.
Une chaire, de Richelot, existait à l'angle du transept nord et de la nef. Cet
emplacement peu pratique fut remis en question. Sur des plans de Guadet, Hérault fils construisit la chaire imposante dans le haut de la nef (1886). L'œuvre est assez habile, car elle n'empiète guère sur la nef et offre une bonne visibilité. De par son style éclectique, elle ne ressemble en rien à ce qui existait déjà.
Le monument à Mgr Gonindard (28) est la dernière œuvre de J.M. Valentin (1896 ; elle fut achevée par sa famille). Elle a le mérite de respecter le décor existant, en particulier la peinture qui est au-dessus.
La cathédrale avait été considérée comme achevée en 1884, date à laquelle elle fut consacrée. De fait, bien peu de travaux ont été entrepris depuis (29). Outre le manque de finition du transept nord, assez secondaire, deux espaces importants restent à traiter, le narthex et le chœur.
Le narthex, qui avait été, rappelons-le, la première travée de la précédente cathédrale, est gâté par un méchant plafond de bois, plus bas que les voûtes latérales. Le placage de granit sur deux piliers, héritier d'un projet non réalisé, n'a guère de sens. Il y aurait une mise en valeur à trouver pour ce lieu d'accueil.
Le chœur n'a pas, jusqu'à présent, reçu de mobilier post-conciliaire bien convenable. Le cas est intéressant : faut-il l'harmoniser avec la cathédrale néo­classique de Crucy, ou avec le décor très romain de Mgr Brossay-Saint-Marc, ou faire preuve d'originalité ? Un projet est en cours, confié à l'artiste Arcabas (30)...


NOTES

(23) Marie-Joseph Brune, spécialiste d'Art Sacré dans le diocèse, joua un rôle important dans la création de la Société Archéologique d'Ille-et-Vilaine et du Musée de Bretagne. Longtemps doyen du chapitre, il entra parfois en conflit avec Mgr Saint-Marc et Place.

(24) Il réalisa l'église St-Michel de Lille. Il mourut à 44 ans.

(25) La coupole de Coisel a perdu de son caractère depuis que l'on a fermé l'orifice central par un vitrage. Au départ, on voyait la coupole supérieure, peinte par Jobbé-Duval. Mais les chanoines se plaignirent des courants d'air...

(26) La composition est bien faite :

7 stations de chaque côté et 7 personnages à chaque panneau.

(27) Julien (non Jean) Guadet, élève d'H. Labrouste (qui construisit le grand séminaire, près de la place Hoche), se passionna pour Rome et fit surtout carrière à Paris.

(28) Il succéda au Cardinal Place moins de deux mois ! Son prédécesseur, en froid avec sa ville, n'avait pas souhaité de monument.

(29) Retenons les monuments funéraires de Mgrs Charost et Mignen ; la chapelle Ste-Anne (1891) les vitraux des chapelles (Max Ingrand) et la cathèdre au temps du Cardinal Roques...

(30) Arcabas a conçu le mobilier de la cathédrale de St-Malo. La colombe en couverture reprend une de ses esquisses.
Le mobilier de choeur a été réalisé splendidement, postérieurement à la rédaction de cet article.
(le webmestre
)


La Cathédrale Saint-Pierre de Rennes, par le Père Roger Blot

La vie diocésaine, 1994


Restauration de la cathédrale

sous la responsabilité du père Bernard Heudré, curé de la paroisse.

achevée à la fin de 2014.