Basilique Notre-Dame des Miracles | .5

L’autel Notre-Dame des Victoires (transept,1863)

la Vierge

Il ne semble pas que Marie ait bénéficié au début du XIXe siècle d’un culte particulier. Les choses se précipitèrent à partir des années 1860, dans un contexte général très favorable. En 1863, à l’initiative du curé Lelièvre, Mgr Brossais-Saint-Marc érigea la confrérie du «Saint et Immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs». Cette confrérie fut aussitôt agrégée à celle de Notre-Dame des Victoires de Paris et on acheta pour l’autel de la Vierge un moulage de Notre-Dame des Victoires. Quelques années plus tard, en 1871, les deux autels du transept furent repris par l’abbé Brune qui demanda à J.-B. Barré (presque trente ans après ses statues du chœur) de réaliser des reliefs en marbre sur le Mariage de la Vierge et la Nativité. Ce renouveau de la dévotion à Marie ne cherchait nullement l’originalité mais au contraire s’agrégeait à une dévotion nationale centrée sur Paris.
A la même époque, en 1864, apparut sous l’autel Sainte Anne un «corps saint», celui de Sainte «Pia», chargé lui de rappeler le lien avec la Rome de Pie IX.
Tout autre allait être l’esprit de la création d’un second autel à la Vierge.

L’autel de Notre-Dame des Miracles et des Vertus (bas-côté,1875)

ND des miracles

Après la guerre de 1870, dom Plaine, un Bénédictin de Ligugé originaire de Rennes et spécialiste du Moyen-Age, publia dans la Revue de Bretagne et de Vendée deux articles qui exaltaient Notre-Dame des Miracles et des Vertus, la Vierge qui avait protégé par un miracle éclatant la ville de Rennes contre des assaillants anglais au XIVe s. Ces articles, d’une candeur stupéfiante, sont à situer dans le contexte de fascination pour le Moyen Age qui marquait tant les reconstructions néo-gothiques. Les apparitions de Pontmain en janvier 1871 étaient aussi vues comme le signe que la Vierge avait protégé les Bretons de l’invasion étrangère.

En fait, à Rennes, deux dévotions médiévales à la Vierge protectrice furent alors fortement réactivées, Notre-Dame des Miracles et Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Ces deux Vierges n’avaient pas été les seules Vierges de dévotion à Rennes sous l’Ancien Régime (chaque église paroissiale ou conventuelle avait la sienne), mais c’étaient celles qui étaient en meilleure position pour revivre. Elles étaient du reste rapprochées par l’origine de leur culte, la terrible guerre de Succession de Bretagne (1341-1364), il est vrai dans des camps opposés. Notre-Dame des Miracles était remerciée pour avoir sauvé la ville des Anglais (alliés aux Montfort) en indiquant du doigt où allait déboucher une sape à l’intérieur de la cité (cet épisode légendaire s’était mis en place peu à peu et était situé en 1357). Notre-Dame de Bonne-Nouvelle quant à elle devait son nom au couvent des Dominicains, fondé par Jean IV de Montfort en remerciement de la «bonne nouvelle» qu’il allait être duc, du fait de la mort de l’autre prétendant (soutenu par la France), Charles de Blois, tué à la bataille d’Auray en 1363.
Ces deux Vierges appartenant à des factions rivales ne furent pourtant pas traitées en concurrentes au XIXe s. Au contraire, leur promotion alla de pair depuis les années 1870 jusqu’en 1908 où elles furent couronnées et en 1916 où les églises qui les abritaient furent le même jour érigées en basiliques.

Par contre il est vraisemblable que ces Vierges «historiques » se coalisèrent contre la jeune «Notre-Dame de Rennes» qui avait pris avec aplomb une position hégémonique en 1856 au sommet de la tour de l’ancienne abbatiale Saint-Melaine…
Même si elles furent placées à égalité, il faut convenir que Notre-Dame de Bonne-Nouvelle était alors la plus prestigieuse : déjà sous l’Ancien Régime, en 1632, lors d’une peste, la ville s’était mise officiellement sous sa protection par un vœu et de même en 1720. Les Dominicains étaient du reste reconnus comme les grands agents de la dévotion mariale (c’est eux qui bénissaient les innombrables confréries du Rosaire). Encore au XIXe s., Mgr Brossais-Saint-Marc avait renouvelé le vœu et lorsque fut mise en chantier la future basilique de N.-D. de Bonne-Nouvelle (décidée dès 1875), les mandements épiscopaux rappelèrent maintes fois qu’on allait lui bâtir son grand sanctuaire rennais, et même diocésain. L’immense chantier stoppé en 1905 était évidemment sans commune mesure avec la petite annexe à N.-D. des Miracles dans un obscur bas-côté de l’église Saint-Sauveur…

Un nouvel autel assez modeste (1875)

vitrail : le 'miracle'

L’abbé Brune, qui restaurait l’église Saint-Sauveur depuis 1870, imagina en 1872 avec le curé Lelièvre de créer un second autel à la Vierge, beaucoup plus spécifique que l’autel de N.-D. des Victoires. Il dessina un autel néoroman, exécuté en marbre par Folliot, et dirigea Charles Goupil pour la restitution, en pierre et bois, de l’antique statue de Notre-Dame des Miracles (disparue selon toute vraisemblance dès le XVIIIe s.). Goupil avait déjà été mis à contribution en 1871 pour les quatre statues des nouveaux autels du Sacré-Cœur et de Sainte Anne exécutés par Melin. La statue néo-romane de la Vierge reçut une polychromie riche de Jobbé-Duval et fut inaugurée en février 1876. Elle avait été offerte par le curé, mais la paroisse avait financé l’autel, la grisaille du vitrail au-dessus, et surtout face à elle un vitrail historique remarquable exécuté par Léopold Lobin de Tours. Ce vitrail racontait l’histoire de l’indication de la sape. A côté de l’autel était aussi écrite dans le marbre l’histoire telle qu’on voulait la commémorer. «En 1357, repoussés dans divers assauts, les Anglais ouvrirent une mine et arrivèrent jusque sous l’église Saint-Sauveur miraculeusement illuminée. Sous le regard ému de la foule, elle détache sa main droite de son sein et des trois premiers doigts montre l’endroit où devait aboutir la mine. B. de Saint-Pern s’y précipite avec ses braves et la ville est sauvée. Le but de cette restauration a été de porter les fidèles à rappeler en eux le mémorial du prodige et à en marquer leur reconnaissance à la Vierge par quelque prière. 1875».
Le succès de ce petit lieu de prière fut réel et cela se comprend assez : quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur une intervention directe de la Vierge dans un conflit fratricide entre chrétiens (!), il existe en chacun assez d’angoisses «souterraines» pour qu’on puisse chercher inspiration et courage auprès de la Vierge du Magnificat. Et puis, le nom même de Notre-Dame des Miracles était plein de promesses. Les ex-voto commencèrent à fleurir. En 1896 fut inaugurée la pratique du triduum avant la fête du 8 février. En 1898, fut approuvé un office particulier, rédigé par un vicaire de Saint-Sauveur, l’abbé Guérard, qui allait bientôt devenir évêque de Coutances. En 1908, la Vierge fut couronnée en même temps que celle de Bonne-Nouvelle. La voie était ouverte pour l’érection en basilique, privilège que n’avait encore eu aucune église du diocèse.

Un autel plus grand (1912)

En 1912, l’église fut consacrée. C’était une façon d’effacer l’humiliation des années 1790 où elle avait été Temple de la Raison. Pour cette cérémonie, on avait demandé à l’architecte Couasnon d’agrandir la chapelle de l’abbé Brune. Il recula le mur et dressa en-dessus de l’autel néo-roman un retable de type rocaille avec une sorte de puits de lumière pour la Vierge. Ce fut d’ailleurs le dernier de nos retables avec colonnes de marbre. En 1916, l’église fut reconnue basilique le même jour que celle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. La date avait été choisie en lien avec la fête patronale de l’église Saint-Sauveur, le 6 août, fête de la Transfiguration.

attributs basilicaux

Emblèmes basilicaux : la clochette et l'ombrelle

Les emblèmes basilicaux traditionnels (la clochette et l’ombrelle) marquèrent le nouveau statut de l’église à l’entrée du chœur, puis sur un vitrail à gauche de la chapelle, et en 1932 sur le tympan de la grande porte. Il est toutefois remarquable que le blason de la basilique et sa devise «Ad Jesum per Mariam» restent très respectueux de la suprématie du Sauveur. C’est du reste en 1932 que fut gravée sur la façade l’inscription «Christo Salvatori».

En 1939, la basilique fut destituée comme église paroissiale au profit de la cathédrale . Cela servit sa spécificité mariale, désormais bien établie. Ainsi, en 1953, lorsque les vitraux abîmés par la guerre furent refaits, ils furent totalement consacrés à la Vierge : six grands du bas à Notre-Dame des Miracles et tous ceux du haut à la vie de la Vierge et aux grandes apparitions mariales en France. Si l’on peut souhaiter aujourd’hui que la plupart de ces vitraux soient mis ailleurs, ce n’est pas pour rétablir un équilibre spirituel, ou parce qu’ils seraient sans intérêt artistique, mais parce leurs couleurs saturées sont totalement contraires à l’esprit de l’architecture.

La Nativité de Barré (1871)

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Père Roger Blot