Église Saint-Étienne | .1

Saint-Etienne ou Saint-Augustin ?

nef

Les Augustins cherchèrent à s’implanter à Rennes dès les années 1660. D’abord en périphérie, au-delà de l’llle, ils se rapprochèrent du centre et obtinrent en 1676 l’autorisation de construire une église et un couvent près du Carrefour Jouaust. A la Communauté de Ville peu enthousiaste, l’évêque de Rennes faisait valoir qu’ils rendraient des services à la vaste paroisse de Saint-Étienne, dont l’église était excentrée. Faute d’argent, ils ne purent jamais édifier leur couvent, mais une grande église conventuelle fut inaugurée le 16 Janvier 1700.

A la Révolution, les religieux furent chassés et leur église conventuelle devint l’église paroissiale de Saint- Etienne. D’abord dédiée en 1791 à saint Etienne et saint Augustin, elle servit bientôt au culte décadaire et en 1803 fut réouverte au culte catholique sous le simple patronage de saint Etienne. Tout au long du XIXe siècle on entretint pourtant la mémoire de saint Augustin : en 1816, sa statue fut mise en pendant de celle de saint Etienne près de l’autel. En 1848, les vitraux des deux saints occupèrent le fond du choeur. En 1859, J.-B. Barré les sculpta en façade et en 1870, l’atelier de C. Lavergne de Paris composa pour les verrières du transept d’un côté le Martyre de saint Etienne, et de l’autre la Conversion de saint Augustin. Mais en 1944 des obus fracassèrent les vitraux et saint Augustin fut oublié dans le nouveau programme. Finalement, depuis 1968, une autre église de Rennes a pris son patronage...

Une église de couvent, sobre et vaste

st-Etienne

L’église laissée par les Augustins reflète à la fois leur ambition pastorale et la pauvreté de leurs moyens. Avec 52 m de long sur 26 de large, elle compte parmi les grandes églises de l’Ancien régime à Rennes, plus spacieuse par exemple que l’église des Jésuites ou celle de Saint-Sauveur. Par contre, elle est loin de rivaliser avec la qualité de leur architecture. C’est une simple croix, terminée par un chevet à trois pans, et amplifiée de deux bas-côtés aussi larges que le transept. La voûte en anse de panier était simplement lambrissée et séparée des murs par une maigre corniche. Les arcades de la nef sont en arc brisé et reposent sur des colonnes de granit toute simples. Le seul ornement est la présence de pilastres au carré de transept, dans lesquels sont percées quatre niches (encore ne sommes-nous pas sûrs qu’elles soient d’origine).

Au XIXe s. on tenta de donner plus de consistance à l’architecture. En 1827, le lambris de couvrement fut plâtré et en 1837 un large entablement remplaça la corniche de granit, ce qui obligea à surbaisser les grandes fenêtres du transept (architecte Richelot). Pour les nécessités paroissiales, plusieurs portes furent ouvertes, notamment deux en façade. Le changement le plus significatif fut l’ajout d’une chapelle baptismale en 1863-67 (architecte Nugues). La fièvre des vitraux colorés assombrit l’église, ainsi qu’un décor peint de 1895. Après les bombardements de 1944, celui-ci fut effacé, mais les nouveaux vitraux furent encore plus sombres que les précédents… La plus grande réussite architecturale est celle de la façade. Le corps central est bien dessiné et le XIXe a eu la bonne idée de confier à Barré le soin de refaire les statues (1859), les médaillons (Cœurs de Jésus et de Marie, 1844) et quelques enjolivements (par exemple à la croix). Le dôme, en côté de la façade, est sans prétention, mais a l’originalité d’être construit sur un plan ovale.

Un mobilier paroissial riche, et souvent repris

Si l’architecture remonte pour l’essentiel à trois siècles, le mobilier est presque entièrement du XIXe... Dans cet article, limitons-nous aux autels et aux statues du carré de transept. Il faut compléter la description de B. Pocquet du Haut-Jussé qui pensait le maître-autel de 1818 et les autels latéraux de 1826. Ils furent effectivement repris à cette époque, mais pour ainsi dire complètement refaits peu après...

Le maître-autel

maitre-autel autel

Les quatre grandes colonnes de marbre noir sont le seul reliquat du baldaquin de l’Ancien régime. Dès 1803, certainement, on pensa à le réhabiliter , mais les sources nous permettent seulement de suivre son évolution depuis 1812. A cette époque, deux plans sont proposés pour le refaire (Leroux et Auffray) mais finalement les travaux commencent en 1818, sur un plan de l’architecte Gohier. L’autel d’alors, à quatre faces décorées d’anges, est encadré des quatre colonnes du XVIIIe, qui supportent quatre frontons et une coupole au centre, surmontée d’une croix et d’une boule avec serpent. Sur le tabernacle se dresse une statue «colossale» de la Religion. Les exécutants sont Simon Macé,  entrepreneur, Odelly statuaire, Chaumont sculpteur, Logerot et Philibon peintres, Laporte doreur… Mais le curé fut déçu du résultat. De tout cela il ne reste… que les colonnes du XVIIIe, ainsi que la croix et les chandeliers venus de Paris en 1824. En 1827 en effet, tout fut refait intégralement, sous la direction de l’architecte Soulefâché. Le baldaquin et le tabernacle par le menuisier Guignette et l’autel, semble-t-il, par Melin. Le centre de la gloire fut sculpté par Odelly tandis que Rouaux ajoutait les rayons. Le tout fut peint et doré par Laporte et l’an suivant furent ajoutés deux Anges adorateurs d’Odelly.

En 1842 Charles Langlois fut chargé d’améliorer cet autel jugé trop sec. On garde de lui quantité de dessins montrant comment il raffina le décor, par exemple la porte du tabernacle (Arch. munic.). Par la suite encore les Anges adorateurs cédèrent la place à d’imposants candélabres de l’orfèvre parisien Poussièlgue-Rusand…

Les autels latéraux du transept

chapelles latérales

Fort symétriques aujourd’hui, ils sont également très marqués par les travaux de 1842-43 menés par Charles Langlois. Toutefois l’autel de droite semble avoir pris sa forme générale en 1825. Dès le temps des Augustins l’autel du Précieux Sang était placé à gauche, lié à une confrérie ardente, tandis que l’autel de la Vierge avait été mis à droite. Mais en 1841, il fut décidé de supprimer deux petits autels en haut de nef. L’un était dédié à Sainte Anne, l’autre à la Providence. Du coup on voulut rattacher ces dévotions aux autels du transept.

statues de Barré

Statues de Barré : Marie et l'Enfant, un ange gardien, Sainte Anne douloureuse, Joseph (autels latéraux)

L’autel de la Vierge avait été refait en 1825 par un menuisier local, Pierre Melin, qui réemploya deux colonnes de marbre rose de Saint-Berthevin et quelques éléments de boiseries du XVIIIe. Il fut d’abord décidé de commander à Barré une grande statue de Sainte Anne pour faire pendant à celle de la Vierge, et à Jourjon un tableau pour évoquer la Providence (une Multiplication des pains).

Peu après, le projet évolua et finalement quatre statues neuves, plus petites, furent commandées à J.-B. Barré. Le retable de la Vierge fut presque entièrement refait en 1842 (l’autel, le tabernacle et les niches) et l’autel du Précieux Sang refait intégralement sur le même modèle (les colonnes sont aussi de ce temps). Le premier reçut les statues de la Vierge et de l’Ange gardien et prit le nom d’autel de la Vierge et de la Providence. Le second devint l’autel privilégié du Précieux Sang. Pour lui Jourjon réalisa un second tableau, une Pietà (ci-dessous). Une Sainte Anne douloureuse et un Saint Joseph occupèrent les niches.

En haut de nef, la place des deux petits autels disparus fut occupée par deux oeuvres importantes de Barré, à droite une Madeleine pénitente, primée au salon de Paris de 1843, puis à gauche un Christ à la colonne, hélas disparu, qui avait coûté le même prix (1000 F, 1845).

pieta

Pietà par Jourjon

La grande statue de la Vierge (1637 ?)

Vierge en terre cuite

Cette très belle statue de terre cuite se  trouvait dans le jardin du presbytère de Saint-Étienne, dans une grotte. Elle fut restaurée il y a une dizaine d’années (la main droite a été refaite). Elle provient sans doute de l’ancienne église de Saint-Étienne. On sait en effet qu’un autel de la Vierge y avait été élevé par Jean Martinet en 1637. Or le style de cette statue renvoie aux oeuvres du fameux sculpteur manceau Charles Hoyau dans ces années-là (comparer par exemple le profil de la Vierge et celui de Sainte Cécile à la cathédrale du Mans, de 1633, ci-contre)…

C’est probablement pour faire symétrie avec elle qu’on commanda à Barré en 1841 une grande statue de Sainte Anne (payée 500F). Mais peu après on préféra des statues plus petites. La grande Vierge fut déposée et Sainte Anne disparut.

Les statues des autels latéraux (1842)

Madeleine pénitente, de Barré

Ce sont de modestes réalisations de l’atelier de Barré, souvent reprises ailleurs (sauf l’Ange gardien, qui n’est pas signalé dans les comptes, mais que l’on retrouve tout de même à Dourdain). Sainte Anne et Saint Joseph se répondent bien (200F. pièce), la Vierge (100F.) est plutôt un modèle fait pour être en position axiale.

Les statues du carré de transept (1816)

Ces grandes statues maniérées furent dressées dans les niches en 1816. L’auteur n’est malheureusement pas mentionné dans les archives, mais il y a toute chance que ce soit Odelly (ou plutôt Odelli), qui réalisa dans le même temps la «colossale» statue de la Religion et le décor de l’autel (1818), puis la Gloire (1827) et les Anges adorateurs
(1828). Elles évoquent saint Etienne et saint Augustin, mais aussi saint Louis (à cause de la Restauration) et un autre évêque inconnu (saint Ambroise ?).

La Madeleine (1842)

Cette grande statue de Madeleine pénitente fut réalisée par J.-B. Barré en 1842 et primée au Salon de Paris en 1843. Elle fut placée à Saint-Étienne le 14 août 1843 pour remplacer le petit autel de la Providence en haut de nef, et finalement reléguée au bas de l’église en 1956. La croix que l’ermite de la Sainte-Baume presse sur son cœur a été abîmée.

Le tableau de la Multiplication des pains (1842)

multiplication des pains

Pour cette composition complexe de 1842, Toussaint Jourjon demanda 800F., et simplement 600F. pour sa Pietà de 1845 à deux personnages. Le sujet, inspiré de l’évangile de Jean, évoque aussi l’offertoire. On note la présence de Marie (titulaire de l’autel), comme à Cana, et d’un Judas songeur (à droite).

Un peu à l’écart au bas de la place des Lices, l’église Saint-Étienne de Rennes fut d’abord l’église conventuelle de religieux augustins. Par son architecture, elle est surtout de la fin du règne de Louis XIV. Par contre son mobilier est dû à sa période paroissiale qui commença en 1791, puis en 1803.

La plus grande réussite architecturale est celle de la façade. Le corps central est bien dessiné et le XIXe a eu la bonne idée de confier à Barré le soin de refaire les statues (1859), les médaillons (Cœurs de Jésus et de Marie, 1844) et quelques enjolivements (par exemple à la croix). Le dôme, en côté de la façade, est sans prétention, mais a l'originalité d'être construit sur un plan ovale.

Étude écrite en 2006 par le Père Roger Blot pour la Chronique PATRIMOINE de la revue Église en Ille-et-Vilaine


Quelques motifs de réflexion sur cette église

Le mobilier de célébration actuel

Dans le cas de cette église, il a été choisi pour ne pas dépareiller avec le mobilier du début du XIXe s. On peut se demander si le zèle n’est pas poussé un peu loin, surtout pour l’ambon, peu propre à actualiser la Parole. La disposition d’ensemble pourrait aussi être affinée.

Intérêt et avenir de cette église

Dans une paroisse prestigieuse (la première dans l’annuaire diocésain), où elle voisine avec deux «éléphants», la cathédrale métropolitaine et la basilique Saint-Sauveur, quel est l’intérêt de cette église modeste, éloignée du presbytère ?
Du point de vue pastoral, sa modestie la sert : c’est la plus apte à assumer la fonction proprement paroissiale. Elle est du reste bien placée, près d’un pont qui relie le quartier «historique » et le nouveau quartier du Bourg-Lévêque, et son environnement immédiat est bien dégagé et très paisible. Du point de vue patrimonial, elle mérite aussi attention. Rare témoin conservé des églises conventuelles, elle a reçu un mobilier très lié au savoir-faire «rennais». C’est par exemple l’église qui renferme le plus d’œuvres de J.-B. Barré, mais aussi des Mélin, de Jourjon ou d’artistes oubliés comme Odelli ou ce Lesoufâché (ou Soulefâché) qui en 1827 (à 18 ans !) dirigea la construction du baldaquin et de l’orgue avec sa tribune… Ses trois orgues et sa bonne acoustique sont aussi un atout.

Quelques œuvres en trop ?

Très dépossédée à la Révolution ( on a écrit qu’il ne restait guère que les quatre colonnes noires du baldaquin…), l’église s’est reconstitué un mobilier tel qu’en 1956 il fut allégé (sans trop de discernement) de plusieurs statues. De nos jours se pose encore la question, non pas d’une élimination, mais de la ré affectation plus valorisante de quelques œuvres : le troisième orgue, si les deux orgues historiques étaient restaurés ; la statue de la Vierge à l’Enfant du début du XVIIe ( arrivée récemment, elle pourrait combler l’absence de Vierge de vénération dans la cathédrale) ; la statue de Saint Pierre qui pourrait aussi jouer un rôle plus intéressant à la cathédrale [Depuis la publication de cet article la statue de saint Pierre a été déplacée dans la cathédrale]. La série de vitraux de 1951, très valable en elle-même, est tellement dissonante ici qu’elle gagnerait à s’exprimer ailleurs, si l’occasion se présentait (une opportunité est envisageable).

Quelques vœux

Que saint Augustin n’y soit pas oublié, car c’est tout de même «quelqu’un de bien» et le premier patron de cette église.

Que l’édifice, déjà bien mis en valeur extérieurement, soit réhabilité intérieurement (il en a bien besoin, surtout la voûte de plâtre et les orgues).